Gabriel se redressa brutalement dans son lit, le cœur battant à tout rompre. Il fut pris d’un vertige et s’accrocha à sa table de nuit, la bouche pâteuse et le cerveau embrumé. Un magnifique soleil s’était établi à travers la fenêtre aux volets ouverts et inondait la chambre. Gabriel plissa les yeux et attrapa son réveil.
10 : 17
Son esprit tournait au ralenti. Il y avait quelque chose aujourd’hui, il le savait, quelque chose d’important… Un mouvement et un grognement sur sa droite le tirèrent de ce début de réflexion. Il grimaça, inquiet de ce qu’il allait découvrir à ses côtés, puis souleva prudemment le drap.
Il écarquilla les yeux en découvrant la jeune femme qui se roulait en boule de l’autre côté du lit.
« Amélie ? LA Amélie Lacroix ? J’ai pécho Amélie hier soir ? C’est pas vrai, je rêve… Je ne me souviens de rien, comment j’ai réussi à faire ça ? Je le savais, je suis un putain de génie, elle a fini par craquer !»
Il fit un énorme effort pour ne pas danser de joie sur place et tenter de se souvenir des évènements de la nuit passée. Rien ne lui vint : il se souvint simplement avoir quitté l’appartement avec Jack, et puis être allé au Havana Club, et…
Il fronça les sourcils, souleva une seconde fois le drap pour vérifier qu’il s’agissait bien d’Amélie. La femme de sa vie, sur qui il avait des vues depuis au moins deux mois.
L’étudiante grogna dans son sommeil. Gabriel l’admira. Il la trouvait magnifique, ses longs cheveux noirs ramenés en une tresse défaite, des taches de rousseur parsemant son nez et ses pommettes, un sourire à tomber…
« Merde », songea-t-il soudain, paniqué. « J’espère que j’ai assuré… Pitié, dites-moi que j’ai assuré ! La vache, mais j’ai bu combien de citernes, hier soir ?»
Son téléphone vibra, le tirant de ses réflexions. Il l’attrapa et lu le SMS de Jack, son colocataire.
« Allez, mec, courage, tout va bien se passer, tu vas les impressionner avec ton gros cerveau ! »
Le « gros cerveau » de Gabriel se figea dans sa boîte crânienne. Bon courage ? Bon courage pour quoi, déjà? La révélation le frappa de plein fouet et il bondit hors de son lit en jurant.
- Meeeeerde, merde… Quel abruti !
Il trébucha, retourna tout le lit à la recherche d’un pantalon, puis ouvrit brutalement les portes de son armoire en attrapant la première chemise venue. Il la boutonna à la va-vite alors qu’Amélie ouvrait un œil courroucé et s’étirait.
- Gabriel ? Pourquoi tu fais autant de bruit… On s’est couchés il y a trois heures…
Gabriel boutonna sa chemise jusqu’en haut, constata qu’il avait tout décalé, tenta de corriger le tir, grogna de frustration, arracha le tout en se dandinant et attrapa un tee-shirt noir. Tout en enfilant la première paire de chaussures venue, il s’accroupit en face d’Amélie et lui prit les mains, déposant un baiser furtif dessus. La jeune femme haussa un sourcil dubitatif.
- J’ai un entretien pour ma thèse dans… Il vérifia sa montre.
- Neuf minutes. C’est le sujet de mes rêves, dans le département de mes rêves, dans
l’université de mes rêves, avec la chercheuse la plus brillante DU MONDE ! Faut que j’y aille, conclut-il en se redressant, devant le regard stupéfait de sa conquête. Fais comme chez toi, il y a du café dans la cuisine et la boulangerie en dessous fait les meilleurs croissants de la ville.
Il marqua un temps de réflexion. Lui avait-il parlé de ses projets la veille, avant de… ?
- J’en ai pour une heure. Attends-moi, d’accord ? S’il te plaît ? Ne bouge pas d’ici ? demanda-t-il, presque suppliant.
Amélie leva les yeux au ciel et rabattit la couette sur elle. Gabriel se mordit l’intérieur de la joue, à la fois très fier de lui et vaguement inquiet. Inquiet de ce qu’il avait bien pu faire la veille pour réussir à séduire une fille qui ne l’avait pas regardé une fois en deux mois, et inquiet à l’idée de manquer son entretien pour le poste de ses rêves.
Il quitta la chambre en courant et rejoignit la salle de bain où il vida un demi-tube de dentifrice dans sa bouche. Il le mâchonna tout en mettant un peu d’ordre dans sa tignasse de cheveux blonds. Le goût de menthe lui retourna l’estomac mais acheva de le réveiller et il courut jusqu’à la cuisine, attrapa ses clés de voiture et dégringola les escaliers de l’immeuble.
Il arracha presque la porte de sa vielle C3 en montant dedans et démarra en trombe, vérifiant rapidement son apparence dans le rétroviseur Il avait des cernes et l’œil vaguement rouge. Il se sourit dans le miroir et le reflet lui apporta satisfaction.
- Allez mon pote, ça va le faire, se motiva-t-il en accélérant allégrement.
Heureusement, l’appartement qu’il partageait avec Jack était juste à côté de l’Université : c’était d’ailleurs la raison pour laquelle il l’avait choisi.
Gabriel avait fini son master en biotechnologies quelques mois auparavant mais refusait l’idée de quitter le monde de l’université. Passionné par le domaine dans lequel il étudiait, il avait désespérément cherché un sujet de thèse qui lui convenait et avait enfin trouvé son bonheur, à l’autre bout de la France. Il n’avait pas hésité longtemps et avait déménagé peu de temps auparavant en prévision de cet entretien, quittant ainsi famille et amis pour courir après sa passion.
Il frappa le volant du poing, en colère contre lui-même. Bien évidemment, même en ayant déménagé un mois plus tôt, il se débrouillait tout de même pour être quand même en retard le jour de sa première rencontre avec l’illustre Docteure Hanamura.
Il roulait beaucoup trop vite, mais la voiture rouge qui lui fit une brusque queue de poisson et le tira de ses pensées n’était pas un modèle de respect du code de la route non plus. Gabriel freina de toutes ses forces, la C3 émit un couinement plaintif et le jeune homme eut la peur de sa vie. Sous pression, il ouvrit sa fenêtre et hurla une flopée d’insultes en direction de la conductrice, qui lui répondit par toute une somme de gestes vulgaires.
Gabriel les lui rendit, outré. La conductrice, une jeune femme à la peau mate et aux yeux noirs soulignés de khôl, baissa à son tour sa fenêtre pour l’invectiver de manière très imagée. Gabriel ne s’attendait pas à autant de caractère de la part de la femme à l’allure aussi sobre et au visage discret.
Il en perdit sa répartie ; la voiture rouge disparut dans les allées bondées de la ville, et lui-même s’arrêta à un feu pour reprendre son souffle et calmer les battements de son cœur affolé.
- La vache, elle a failli me tuer cette morue ! grogna-t-il tout en vérifiant l’heure d’un coup d’œil.
Dans quatre minutes, il serait en retard. Heureusement, le profil rectiligne de l’université se dessinait déjà en face de lui, et quelques instants plus tard, il débouchait sur le parking, la voiture enjambant un trottoir pour s’y garer honteusement, faute de place.
Gabriel bondit hors de la C3 et galopa vers la grande entrée du bâtiment de briques rouges. Il s’adressa à l’accueil où on lui demanda gentiment de patienter ; une vague de soulagement déferla sur-lui. Au moins, il n’était pas en retard.
Il s’assit dans l’un des fauteuils colorés à la disposition des visiteurs et observa les lieux. Les couloirs étaient déserts, les étudiants étant bien sagement en cours. Quelques professeurs et techniciens empressés sortaient d’une salle de temps à autre pour aller chercher du matériel ailleurs. De grands cadres mettaient en valeur des photographies de scientifiques ayant marqué les siècles passés. Gabriel sentit le calme revenir en lui. Il se sentait bien, ici. Cela ressemblait beaucoup à l’université où il avait lui-même étudié les cinq années précédentes. La même odeur de détergents, le même écho des pas dans les vastes couloirs, la même ambiance studieuse. Il se souvint avec bonheur de quelques-unes des frasques partagées avec ses collègues de promotion. La fin des études avait été un changement radical : lui et sa bande s’étaient tous éparpillés à travers le monde. Après cinq ans à vivre sur le dos les uns des autres, la séparation avait été brutale et Gabriel avait passé les quatre premiers mois de sa nouvelle vie à déprimer seul dans son petit appartement.
Et puis, l’offre de thèse avait été publiée. Déménagement, rencontre de Jack et de ses amis – dont la belle Amélie -, et enfin, l’entretien qu’il attendait tant.
Un crissement de pneus le tira de ses pensées et attira son attention vers la fenêtre, d’où on pouvait apercevoir le parking. Il faillit s’étouffer en reconnaissant la voiture rouge rencontrée quelques minutes auparavant. Il se tassa sur sa chaise, alors que la conductrice sortait en trombe, pas beaucoup mieux garée que lui, et s’éloignait d’un pas rapide.
« C’est pas vrai », songea-t-il. « C’est quoi ce karma tout pourri ? Ne me dit pas que… »
Son sang se glaça alors qu’il imagina la pire situation possible : cette femme était la Docteure Hanamura, directrice du laboratoire de biotechnologies et illustre chercheuse qu’il adulait depuis sa découverte de la biologie en seconde. La femme pour qui il avait traversé la France, en espérant avoir l’honneur de travailler avec elle.
Cette idée lui donnait envie de mourir sur place, mais l’arrivée d’une dame en blouse blanche et au chignon strict l’empêcha de mettre fin à ses jours sur le champ.
- Gabriel Reyes ? demanda la nouvelle venue avec un sourire accueillant. Gabriel bondit du fauteuil et serra la main qu’elle lui tendait.
- Docteure Hanamua ? Oh, merci mon dieu, geignit-il alors qu’elle confirmait d’un hochement de tête.
La remarque surprit la doyenne de l’université et Gabriel se confondit en excuses :
Adèle Hanamura rit franchement et l’invita à le suivre. Tout a son bonheur de découvrir que, fort heureusement pour lui, il n’avait pas copieusement insulté la chercheuse quelques minutes plus tôt, il lui emboita le pas.
Le bureau de la directrice du laboratoire était plutôt petit et très encombré. On y retrouvait des piles de documents, des fioles vides, des fioles pleines, des herbes en train de sécher au bord d’une fenêtre, un aquarium chargé de poissons luminescents, des dizaines de tasses de café vides…
Gabriel se sentit immédiatement à l’aise et l’entretien se déroula à merveille. Le sujet de la thèse était passionnant : étudier le lien entre la diminution de la biodiversité et l’apparition de pandémies. Cela impliquait de nombreux voyages, notamment en Asie, et Gabriel s’imaginait déjà avec un chapeau d’explorateur en train de faire des prélèvements au milieu de la jungle. La Docteure Hanamura était une femme remarquable. L’idée de travailler avec elle réjouissait Gabriel, et sa passion pour le sujet convainquit rapidement la chercheuse qu’il était le meilleur candidat.
En outre, pouvoir discuter ainsi d’une passion qui l’animait depuis des années lui faisait le plus grand bien. Depuis qu’il avait déménagé et quitté ses amis de la faculté, il n’avait pas retrouvé qui que ce soit pour échanger sur le sujet. Jack bossait dans le marketing et levait les yeux au ciel dès que Gabriel parlait un peu trop de sciences. Les quelques autres personnes qu’il avait rencontré depuis son déménagement ne se montraient pas particulièrement intéressées non plus. Lorsqu’il avait abordé avec enthousiasme le sujet du rôle des procaryotes sur les cycles biogéochimiques globaux avec Amélie, elle avait rapidement baillé à s’en décrocher la mâchoire. Jack lui avait donné un petit coup de coude, l’avait fusillé du regard et lui avait dit, un peu plus tard : « Mec, quand tu parles, on ne comprend rien, il faut que tu arrêtes ça. »
Cette discussion avec la Docteure Hanamura était donc un vrai bonheur. Décidément, cette journée était parfaite. Réveillé auprès d’Amélie, et puis cet entretien qui se déroulait de la meilleure manière possible…
Alors que la discussion touchait tranquillement à sa fin, la porte du bureau s’ouvrit brusquement.
- Adèle, à tout hasard ce n’est pas toi qui as réceptionné mes colonnes de spectrophoto…
Gabriel s’étouffa sur sa tasse de café et toussa à en cracher ses poumons alors que la nouvelle venue s’arrêtait en plein milieu de sa phrase. La conductrice un peu violente de ce matin l’observait, les yeux ronds. Il y eut un instant de silence gênant et la directrice du laboratoire se redressa :
- Ah, Ana, tu tombes bien. Monsieur Reyes, je vous présente le Docteur Ana Amari. Elle est la directrice de thèse rattachée à votre projet. Ana, c’est le candidat dont nous avons déjà discuté : Gabriel Reyes.
La mâchoire de Gabriel tomba au sol et celle d’Ana ne fit pas mieux. Elle lui tendit la main, les sourcils froncés et le regard sévère, et Gabriel baragouina un vague « Bonjour Madame ».
Elle s’en fut aussi vite qu’elle était venue.
- Je… Ce n’est pas vous, la directrice de thèse ? demanda-t-il à la directrice, alarmé par ce brusque retournement de situation.
- J’aurais dû l’être effectivement, mais malheureusement, je suis appelée en Thaïlande pour une étude de terrain de 24 mois. Ça s’est décidé récemment, mais rassurez-vous, la Docteure Amari est une excellente scientifique, je suis sûre que vous vous entendrez comme larrons en foire !
Gabriele lui répondit d’un sourire crispé. Il avait toujours ce même sourire crispé en quittant le bureau, puis en montant dans sa voiture, puis en grimpant les escaliers de son immeuble.
Puis quand il constata qu’Amélie n’était plus dans sa chambre, et qu’elle était partie sans un mot, sans même lui laisser un numéro de téléphone. Il s’affala sur son lit, la tête dans l’oreiller comme pour tenter de s’y étouffer.
Bien plus tard, Jack passa la tête par la porte de sa chambre.
- Salut mec ! Alors, ta journée ?
Gabriel lui répondit sans prendre la peine d’ôter son visage de l’oreiller :
- Hmmm voyons… J’ai visiblement réussi à chopper la femme de ma vie, mais elle s’est barrée sans me laisser son numéro. Ce matin j’étais grave à la bourre car tu m’as fait trop boire hier. En allant à l’entretien pour le job de mes rêves j’ai failli avoir un accident avec une gonzesse. Je l’ai insulté en toutes les langues… Et devine qui est la directrice de thèse ?
Jack se retenait tant bien que mal d’éclater de rire. Il vint s’asseoir à côté de son ami.
- T’es sérieux ? T’as insulté ta directrice de thèse ?
- Ben du coup ce ne sera jamais ma directrice de thèse, répondit Gabriel, blasé. Pas moyen qu’elle m’accepte… J’hallucine, en 24 heures je suis passé à ça d’avoir la femme de mes rêves et le job de mes rêves ! Tout ça c’est ta faute !
Il gratifia Jack d’un coup d’oreiller. Son colocataire l’évita habilement et lui répondit en le décoiffant furieusement, sachant à quel point Gabriel détestait que l’on touche sa crinière blonde. Après un affrontement qui tourna court – Jack Le Géant le dépassant de vingt bons centimètres et vingt bons kilogrammes – Gabriel consentit à quitter son lit. Il se laissa trainer jusqu’au canapé et accepta la bière que lui tendit Jack.
- Au moins, tu as réussi à chopper Amélie, le réconforta Jack alors qu’ils trinquaient.
- Ouais. Enfin, je ne sais pas. Je ne me souviens de rien, mec, rien du tout, total black-out.
Les yeux de Jack s’écarquillèrent de surprise et un sourire de mauvais augure joua sur ses lèvres.
- Sérieux ? La vache, bah reste assis alors, car j’ai des choses à te raconter…
Gabriel se tassa sur lui-même en songeant que cette journée serait décidément la pire de toute sa vie.