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La Guilde des Écrivains — Œuvre collaborative

Approche scientifique

Une histoire née de plusieurs plumes

Romance · Université · Vie · Contemporain

La journée avait pourtant si bien commencé pour Gabriel. Alors qu'il doit débuter sa thèse de doctorat dans une prestigieuse université, une rencontre impromptue risque de tout faire basculer, pour le pire ... ou le meilleur?

Auteurs Charlie-Eriksen, Rebecca, Azurite

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À propos de cette œuvre

Approche scientifique est une histoire née de l'imagination partagée de plusieurs auteurs, réunis au sein de La Guilde des Écrivains. Chapitre après chapitre, chaque contributeur a apporté sa plume, son univers et sa sensibilité pour tisser ensemble ce récit unique.

Ce mode d'écriture collaborative repose sur un principe simple et exigeant : chaque nouveau chapitre est soumis au vote de la communauté, et seul le texte plébiscité par les lecteurs-auteurs vient s'ajouter à l'histoire officielle. Ainsi, chaque page que vous lisez a été choisie, validée, aimée par ceux qui la font vivre.

Ce que vous tenez entre les mains — ou lisez à l'écran — est davantage qu'un roman : c'est le fruit d'une aventure littéraire collective, où la création individuelle s'efface pour laisser place à quelque chose de plus grand qu'elle.

Que vous soyez lecteur fidèle ou découvreur de la première heure, la Guilde vous souhaite une lecture lumineuse.

— La Guilde des Écrivains

Contributeurs

Chapitre 1

Gabriel

par Charlie-Eriksen

Gabriel se redressa brutalement dans son lit, le cœur battant à tout rompre. Il fut pris d’un vertige et s’accrocha à sa table de nuit, la bouche pâteuse et le cerveau embrumé. Un magnifique soleil s’était établi à travers la fenêtre aux volets ouverts et inondait la chambre. Gabriel plissa les yeux et attrapa son réveil. 10 : 17 Son esprit tournait au ralenti. Il y avait quelque chose aujourd’hui, il le savait, quelque chose d’important… Un mouvement et un grognement sur sa droite le tirèrent de ce début de réflexion. Il grimaça, inquiet de ce qu’il allait découvrir à ses côtés, puis souleva prudemment le drap. Il écarquilla les yeux en découvrant la jeune femme qui se roulait en boule de l’autre côté du lit. « Amélie ? LA Amélie Lacroix ? J’ai pécho Amélie hier soir ? C’est pas vrai, je rêve… Je ne me souviens de rien, comment j’ai réussi à faire ça ? Je le savais, je suis un putain de génie, elle a fini par craquer !» Il fit un énorme effort pour ne pas danser de joie sur place et tenter de se souvenir des évènements de la nuit passée. Rien ne lui vint : il se souvint simplement avoir quitté l’appartement avec Jack, et puis être allé au Havana Club, et… Il fronça les sourcils, souleva une seconde fois le drap pour vérifier qu’il s’agissait bien d’Amélie. La femme de sa vie, sur qui il avait des vues depuis au moins deux mois. L’étudiante grogna dans son sommeil. Gabriel l’admira. Il la trouvait magnifique, ses longs cheveux noirs ramenés en une tresse défaite, des taches de rousseur parsemant son nez et ses pommettes, un sourire à tomber… « Merde », songea-t-il soudain, paniqué. « J’espère que j’ai assuré… Pitié, dites-moi que j’ai assuré ! La vache, mais j’ai bu combien de citernes, hier soir ?» Son téléphone vibra, le tirant de ses réflexions. Il l’attrapa et lu le SMS de Jack, son colocataire. « Allez, mec, courage, tout va bien se passer, tu vas les impressionner avec ton gros cerveau ! » Le « gros cerveau » de Gabriel se figea dans sa boîte crânienne. Bon courage ? Bon courage pour quoi, déjà? La révélation le frappa de plein fouet et il bondit hors de son lit en jurant. - Meeeeerde, merde… Quel abruti ! Il trébucha, retourna tout le lit à la recherche d’un pantalon, puis ouvrit brutalement les portes de son armoire en attrapant la première chemise venue. Il la boutonna à la va-vite alors qu’Amélie ouvrait un œil courroucé et s’étirait. - Gabriel ? Pourquoi tu fais autant de bruit… On s’est couchés il y a trois heures… Gabriel boutonna sa chemise jusqu’en haut, constata qu’il avait tout décalé, tenta de corriger le tir, grogna de frustration, arracha le tout en se dandinant et attrapa un tee-shirt noir. Tout en enfilant la première paire de chaussures venue, il s’accroupit en face d’Amélie et lui prit les mains, déposant un baiser furtif dessus. La jeune femme haussa un sourcil dubitatif. - J’ai un entretien pour ma thèse dans… Il vérifia sa montre. - Neuf minutes. C’est le sujet de mes rêves, dans le département de mes rêves, dans l’université de mes rêves, avec la chercheuse la plus brillante DU MONDE ! Faut que j’y aille, conclut-il en se redressant, devant le regard stupéfait de sa conquête. Fais comme chez toi, il y a du café dans la cuisine et la boulangerie en dessous fait les meilleurs croissants de la ville. Il marqua un temps de réflexion. Lui avait-il parlé de ses projets la veille, avant de… ? - J’en ai pour une heure. Attends-moi, d’accord ? S’il te plaît ? Ne bouge pas d’ici ? demanda-t-il, presque suppliant. Amélie leva les yeux au ciel et rabattit la couette sur elle. Gabriel se mordit l’intérieur de la joue, à la fois très fier de lui et vaguement inquiet. Inquiet de ce qu’il avait bien pu faire la veille pour réussir à séduire une fille qui ne l’avait pas regardé une fois en deux mois, et inquiet à l’idée de manquer son entretien pour le poste de ses rêves. Il quitta la chambre en courant et rejoignit la salle de bain où il vida un demi-tube de dentifrice dans sa bouche. Il le mâchonna tout en mettant un peu d’ordre dans sa tignasse de cheveux blonds. Le goût de menthe lui retourna l’estomac mais acheva de le réveiller et il courut jusqu’à la cuisine, attrapa ses clés de voiture et dégringola les escaliers de l’immeuble. Il arracha presque la porte de sa vielle C3 en montant dedans et démarra en trombe, vérifiant rapidement son apparence dans le rétroviseur Il avait des cernes et l’œil vaguement rouge. Il se sourit dans le miroir et le reflet lui apporta satisfaction. - Allez mon pote, ça va le faire, se motiva-t-il en accélérant allégrement. Heureusement, l’appartement qu’il partageait avec Jack était juste à côté de l’Université : c’était d’ailleurs la raison pour laquelle il l’avait choisi.

***

Gabriel avait fini son master en biotechnologies quelques mois auparavant mais refusait l’idée de quitter le monde de l’université. Passionné par le domaine dans lequel il étudiait, il avait désespérément cherché un sujet de thèse qui lui convenait et avait enfin trouvé son bonheur, à l’autre bout de la France. Il n’avait pas hésité longtemps et avait déménagé peu de temps auparavant en prévision de cet entretien, quittant ainsi famille et amis pour courir après sa passion. Il frappa le volant du poing, en colère contre lui-même. Bien évidemment, même en ayant déménagé un mois plus tôt, il se débrouillait tout de même pour être quand même en retard le jour de sa première rencontre avec l’illustre Docteure Hanamura. Il roulait beaucoup trop vite, mais la voiture rouge qui lui fit une brusque queue de poisson et le tira de ses pensées n’était pas un modèle de respect du code de la route non plus. Gabriel freina de toutes ses forces, la C3 émit un couinement plaintif et le jeune homme eut la peur de sa vie. Sous pression, il ouvrit sa fenêtre et hurla une flopée d’insultes en direction de la conductrice, qui lui répondit par toute une somme de gestes vulgaires. Gabriel les lui rendit, outré. La conductrice, une jeune femme à la peau mate et aux yeux noirs soulignés de khôl, baissa à son tour sa fenêtre pour l’invectiver de manière très imagée. Gabriel ne s’attendait pas à autant de caractère de la part de la femme à l’allure aussi sobre et au visage discret. Il en perdit sa répartie ; la voiture rouge disparut dans les allées bondées de la ville, et lui-même s’arrêta à un feu pour reprendre son souffle et calmer les battements de son cœur affolé. - La vache, elle a failli me tuer cette morue ! grogna-t-il tout en vérifiant l’heure d’un coup d’œil. Dans quatre minutes, il serait en retard. Heureusement, le profil rectiligne de l’université se dessinait déjà en face de lui, et quelques instants plus tard, il débouchait sur le parking, la voiture enjambant un trottoir pour s’y garer honteusement, faute de place. Gabriel bondit hors de la C3 et galopa vers la grande entrée du bâtiment de briques rouges. Il s’adressa à l’accueil où on lui demanda gentiment de patienter ; une vague de soulagement déferla sur-lui. Au moins, il n’était pas en retard. Il s’assit dans l’un des fauteuils colorés à la disposition des visiteurs et observa les lieux. Les couloirs étaient déserts, les étudiants étant bien sagement en cours. Quelques professeurs et techniciens empressés sortaient d’une salle de temps à autre pour aller chercher du matériel ailleurs. De grands cadres mettaient en valeur des photographies de scientifiques ayant marqué les siècles passés. Gabriel sentit le calme revenir en lui. Il se sentait bien, ici. Cela ressemblait beaucoup à l’université où il avait lui-même étudié les cinq années précédentes. La même odeur de détergents, le même écho des pas dans les vastes couloirs, la même ambiance studieuse. Il se souvint avec bonheur de quelques-unes des frasques partagées avec ses collègues de promotion. La fin des études avait été un changement radical : lui et sa bande s’étaient tous éparpillés à travers le monde. Après cinq ans à vivre sur le dos les uns des autres, la séparation avait été brutale et Gabriel avait passé les quatre premiers mois de sa nouvelle vie à déprimer seul dans son petit appartement. Et puis, l’offre de thèse avait été publiée. Déménagement, rencontre de Jack et de ses amis – dont la belle Amélie -, et enfin, l’entretien qu’il attendait tant. Un crissement de pneus le tira de ses pensées et attira son attention vers la fenêtre, d’où on pouvait apercevoir le parking. Il faillit s’étouffer en reconnaissant la voiture rouge rencontrée quelques minutes auparavant. Il se tassa sur sa chaise, alors que la conductrice sortait en trombe, pas beaucoup mieux garée que lui, et s’éloignait d’un pas rapide. « C’est pas vrai », songea-t-il. « C’est quoi ce karma tout pourri ? Ne me dit pas que… » Son sang se glaça alors qu’il imagina la pire situation possible : cette femme était la Docteure Hanamura, directrice du laboratoire de biotechnologies et illustre chercheuse qu’il adulait depuis sa découverte de la biologie en seconde. La femme pour qui il avait traversé la France, en espérant avoir l’honneur de travailler avec elle. Cette idée lui donnait envie de mourir sur place, mais l’arrivée d’une dame en blouse blanche et au chignon strict l’empêcha de mettre fin à ses jours sur le champ. - Gabriel Reyes ? demanda la nouvelle venue avec un sourire accueillant. Gabriel bondit du fauteuil et serra la main qu’elle lui tendait. - Docteure Hanamua ? Oh, merci mon dieu, geignit-il alors qu’elle confirmait d’un hochement de tête. La remarque surprit la doyenne de l’université et Gabriel se confondit en excuses :

Adèle Hanamura rit franchement et l’invita à le suivre. Tout a son bonheur de découvrir que, fort heureusement pour lui, il n’avait pas copieusement insulté la chercheuse quelques minutes plus tôt, il lui emboita le pas. Le bureau de la directrice du laboratoire était plutôt petit et très encombré. On y retrouvait des piles de documents, des fioles vides, des fioles pleines, des herbes en train de sécher au bord d’une fenêtre, un aquarium chargé de poissons luminescents, des dizaines de tasses de café vides… Gabriel se sentit immédiatement à l’aise et l’entretien se déroula à merveille. Le sujet de la thèse était passionnant : étudier le lien entre la diminution de la biodiversité et l’apparition de pandémies. Cela impliquait de nombreux voyages, notamment en Asie, et Gabriel s’imaginait déjà avec un chapeau d’explorateur en train de faire des prélèvements au milieu de la jungle. La Docteure Hanamura était une femme remarquable. L’idée de travailler avec elle réjouissait Gabriel, et sa passion pour le sujet convainquit rapidement la chercheuse qu’il était le meilleur candidat. En outre, pouvoir discuter ainsi d’une passion qui l’animait depuis des années lui faisait le plus grand bien. Depuis qu’il avait déménagé et quitté ses amis de la faculté, il n’avait pas retrouvé qui que ce soit pour échanger sur le sujet. Jack bossait dans le marketing et levait les yeux au ciel dès que Gabriel parlait un peu trop de sciences. Les quelques autres personnes qu’il avait rencontré depuis son déménagement ne se montraient pas particulièrement intéressées non plus. Lorsqu’il avait abordé avec enthousiasme le sujet du rôle des procaryotes sur les cycles biogéochimiques globaux avec Amélie, elle avait rapidement baillé à s’en décrocher la mâchoire. Jack lui avait donné un petit coup de coude, l’avait fusillé du regard et lui avait dit, un peu plus tard : « Mec, quand tu parles, on ne comprend rien, il faut que tu arrêtes ça. » Cette discussion avec la Docteure Hanamura était donc un vrai bonheur. Décidément, cette journée était parfaite. Réveillé auprès d’Amélie, et puis cet entretien qui se déroulait de la meilleure manière possible… Alors que la discussion touchait tranquillement à sa fin, la porte du bureau s’ouvrit brusquement. - Adèle, à tout hasard ce n’est pas toi qui as réceptionné mes colonnes de spectrophoto… Gabriel s’étouffa sur sa tasse de café et toussa à en cracher ses poumons alors que la nouvelle venue s’arrêtait en plein milieu de sa phrase. La conductrice un peu violente de ce matin l’observait, les yeux ronds. Il y eut un instant de silence gênant et la directrice du laboratoire se redressa : - Ah, Ana, tu tombes bien. Monsieur Reyes, je vous présente le Docteur Ana Amari. Elle est la directrice de thèse rattachée à votre projet. Ana, c’est le candidat dont nous avons déjà discuté : Gabriel Reyes. La mâchoire de Gabriel tomba au sol et celle d’Ana ne fit pas mieux. Elle lui tendit la main, les sourcils froncés et le regard sévère, et Gabriel baragouina un vague « Bonjour Madame ». Elle s’en fut aussi vite qu’elle était venue. - Je… Ce n’est pas vous, la directrice de thèse ? demanda-t-il à la directrice, alarmé par ce brusque retournement de situation. - J’aurais dû l’être effectivement, mais malheureusement, je suis appelée en Thaïlande pour une étude de terrain de 24 mois. Ça s’est décidé récemment, mais rassurez-vous, la Docteure Amari est une excellente scientifique, je suis sûre que vous vous entendrez comme larrons en foire ! Gabriele lui répondit d’un sourire crispé. Il avait toujours ce même sourire crispé en quittant le bureau, puis en montant dans sa voiture, puis en grimpant les escaliers de son immeuble. Puis quand il constata qu’Amélie n’était plus dans sa chambre, et qu’elle était partie sans un mot, sans même lui laisser un numéro de téléphone. Il s’affala sur son lit, la tête dans l’oreiller comme pour tenter de s’y étouffer. Bien plus tard, Jack passa la tête par la porte de sa chambre. - Salut mec ! Alors, ta journée ? Gabriel lui répondit sans prendre la peine d’ôter son visage de l’oreiller : - Hmmm voyons… J’ai visiblement réussi à chopper la femme de ma vie, mais elle s’est barrée sans me laisser son numéro. Ce matin j’étais grave à la bourre car tu m’as fait trop boire hier. En allant à l’entretien pour le job de mes rêves j’ai failli avoir un accident avec une gonzesse. Je l’ai insulté en toutes les langues… Et devine qui est la directrice de thèse ? Jack se retenait tant bien que mal d’éclater de rire. Il vint s’asseoir à côté de son ami. - T’es sérieux ? T’as insulté ta directrice de thèse ? - Ben du coup ce ne sera jamais ma directrice de thèse, répondit Gabriel, blasé. Pas moyen qu’elle m’accepte… J’hallucine, en 24 heures je suis passé à ça d’avoir la femme de mes rêves et le job de mes rêves ! Tout ça c’est ta faute ! Il gratifia Jack d’un coup d’oreiller. Son colocataire l’évita habilement et lui répondit en le décoiffant furieusement, sachant à quel point Gabriel détestait que l’on touche sa crinière blonde. Après un affrontement qui tourna court – Jack Le Géant le dépassant de vingt bons centimètres et vingt bons kilogrammes – Gabriel consentit à quitter son lit. Il se laissa trainer jusqu’au canapé et accepta la bière que lui tendit Jack. - Au moins, tu as réussi à chopper Amélie, le réconforta Jack alors qu’ils trinquaient. - Ouais. Enfin, je ne sais pas. Je ne me souviens de rien, mec, rien du tout, total black-out. Les yeux de Jack s’écarquillèrent de surprise et un sourire de mauvais augure joua sur ses lèvres. - Sérieux ? La vache, bah reste assis alors, car j’ai des choses à te raconter… Gabriel se tassa sur lui-même en songeant que cette journée serait décidément la pire de toute sa vie.

Chapitre 2

Ana

par Rebecca

Ana referma la porte aussi vite que possible en quittant le bureau de sa mentor et amie Adèle. Elle resta plantée là, dans le couloir, le dos à la porte et la main toujours sur la poignée, à fixer droit devant elle. « C’est pas possible. Comment est-ce que je peux toujours avoir une poisse pareille ? » pensa-t-elle, en laissant tomber sa tête en arrière. Il fallait que ça tombe sur l’espèce de cinglé avec qui elle s’était pris le melon sur la route. Résolue à ne pas se laisser distraire pour autant, elle se dirigea vers son bureau à l’autre bout du couloir. Il faudra absolument qu’elle ait une discussion plus tard avec Adèle à propos de son thésard. Ça n’allait jamais pouvoir fonctionner, c’est certain. Une fois assise derrière son écran d’ordinateur, elle ouvrit une fenêtre de discussion instantanée sur le logiciel interne de l’université, et envoya un message à son amie. « Quand tu auras terminé, passe me voir dans mon bureau, ASAP ! ... » La petite icône de vue du message resta grisée. « Mince, elle doit encore être en entretien » pensa-t-elle en mordillant nerveusement son stylo Bic. « Oh et puis tant pis. Tu es une professionnelle, Ana. Reprends-toi. Ce n’est pas un effronté comme lui qui va ruiner tes recherches. Tu as trop sacrifié pour ça. Et de toute façon il ne plaira pas à Adèle, j’en suis sûre. » Ana attrapa alors un élastique qui traînait sur son bureau et entreprit d’attacher ses cheveux bruns mi-longs en un chignon haut négligé. Elle saisit ensuite un dossier à sa droite, et se plongea dans la lecture d’un rapport qu’elle avait reçu la semaine précédente concernant la dégradation des récifs coraliens en Asie-Pacifique. Elle était tellement concentrée qu’elle n’entendit pas frapper à sa porte. Adèle passa une tête par la porte entrebâillée. « Est-ce que tu vas bien Ana ? lui demanda-t-elle. Tu ne m’as pas laissé le temps de te présenter Gabriel… » - Entre Ana, je t’en prie. Assieds-toi. Je suis désolée de la façon dont je me suis comportée. Mais j’ai été .. sous le choc en voyant Mr Reyes. Je l’ai croisé en arrivant ce matin, et il a bien failli me faire avoir un accident. - Ah bon ? Enfin, Ana, connaissant ta façon de conduire, je ne pense pas que tu devais être exemptée de toute responsabilité. N’est-ce pas ? En plus, c’est bien toi qui a choisi son CV et qui m’a demandé de le voir en priorité. Il m’a d’ailleurs énormément parlé de ses motivations et des nombreuses idées de recherches qu’il a déjà. Sais-tu qu’il a pour ambition de partir étudier l’influence de la déforestation sur les déplacements des populations de chauves-souris en Chine ? Il semblerait que vous ayez une passion commune pour ces petits mammifères. - Je sais bien, Adèle. C’est une des raisons qui m’a fait choisir son CV. Mais je ne sais pas, j’ai comme un pressentiment. Il ne m’a pas l’air si impliqué finalement. On dirait même qu’il est plutôt assez désordonné. Tu as vu comme il était habillé ? Il ne s’était même pas donné la peine de boutonner correctement sa chemise ! - Arrête un peu, Ana. Tu cherches des excuses pour ne pas travailler avec lui, je le vois bien. Même si tu n’accroche pas plus que ça avec lui, il va bien falloir que tu te fasse une raison.

J’ai pris ma décision. Il est parfait pour traiter ce sujet. Et c’est toi qui vas l’appeler pour lui annoncer la bonne nouvelle. - Oh non s’il te plait ! Tu n’as qu’à lui adresser un bel email bien pompeux. - Ana, je quitte ce bureau et t’envoie ses coordonnées par mail. » lui dit Adèle en se levant de sa chaise en souriant. « N’oublie pas, soit cordiale ! ». Et c’est ainsi qu’Ana se retrouva à nouveau seule dans son bureau. Il était plus de 19h lorsqu’elle releva la tête de ses papiers et remarqua la faible lumière du soleil couchant qui traversait les stores de l’unique fenêtre de son bureau. Une migraine atroce lui martelait les tempes. Non, elle n’allait certainement pas appeler ce Gabriel Reyes ce soir. Pas la peine d’en rajouter à sa migraine. Elle se leva, enfila son trench et quitta son bureau, sa mallette pleine de papiers qu’elle comptait bien lire encore une fois rentrée à la maison. Elle ne quittait jamais le bureau sans cette mallette bleue nuit que lui avaient offerts ses parents, lors de sa remise de diplôme. Un peu vieux jeu de leur part, certes, mais adorable malgré tout. Une fois installée dans la voiture, elle décida de profiter du trajet pour passer un coup de fil à son père. Elle composa alors son numéro, et la tonalité de l’appel raisonna dans l’habitacle de la voiture alors qu’elle quittait le parking de l’université. « Oui allo ? dit une voix masculine. - Oui papa, c’est moi, c’est Ana. Comment vas-tu ? - Ah ma chérie ! ça me fait plaisir de t’entendre. Ici tout va bien, comme d’habitude. Je viens de rentrer du jardin. Ta mère est à côté, tu voulais lui parler ? - Non non Papa, je voulais avoir de tes nouvelles pour une fois. Comment te sens-tu ? Tu n’as plus de douleurs ? Maman m’a dit que tu avais fais un malaise hier soir. - Ne t’en fais pas pour moi ma petite, je suis un dur à cuire ! Ce n’est pas un petit cancer qui aura ma peau. - Ne soit pas comme ça, Papa. Tu as le droit de dire quand ça ne va pas tu sais. Tu ne paraîtras pas plus faible… - Assez discuté de cela, ne t’inquiète pas pour ton vieux père ! Je te passe ta mère, elle va m’arracher le combiné d’ici peu. Je t’embrasse ma puce ! » dit-il d’une voix lointaine. « Allo, ma chérie ? C’est Maman ! dit-elle d’une voix chantante. - Bonjour Maman. J’appelais simplement pour prendre des nouvelles de Papa. Je suis sur la route pour rentrer à l’appartement. Qu’est ce que les médecins ont dit ? - Il va mieux aujourd’hui mais tu le connais, il n’avouera jamais qu’il a mal. Il est trop fier pour cela. Les médecins n’ont pas été très optimistes. Ils ont fait des tests et nous attendons les résultats d’ici quelques jours. Mais a priori il y aurait un risque de rechute. - C’est pas vrai.. dit Ana. Je n’en reviens pas. Cela fait plus de cinq ans qu’il est entièrement guéri, comment est-ce possible que tout à coup il perde connaissance à plusieurs reprises sans raisons apparentes ? Et les médecins qui ne savent rien ! - Je sais bien, ma puce. Mais il ne faut pas être défaitiste. Ne t’inquiète pas. Je prends bien soin de ton père.

- Merci maman... Je vais te laisser, j’arrive sur mon parking. Bonne soirée, bisous à vous » dit-elle avant de raccrocher. Le cœur lourd, elle sortit de sa voiture et se dirigea vers l’entrée de son immeuble. Elle récupéra son courrier et trouva une facture, ainsi qu’une carte postale. Elle provenait d’Afrique du Sud. C’était sa meilleure amie, Lucie, partie en voyage avec une cousine à elle. « Ana, tu n’en croirait pas tes yeux ! » pouvait-elle lire sur la carte . « Ici, les paysages sont superbes, les repas sont dingues et je ne te parle même pas des cocktails qu’ils nous servent à l’hôtel. Il faut absolument que je leur pique la recette ! (et je prendrais au passage le numéro de téléphone du barman pour toi, tout à fait ton genre ). Je t’embrasse ma bichette ! Lucie ». Lucie était l’aventurière qu’Ana n’a jamais pu être. Elle était partie en voyage autour du monde depuis maintenant 5 mois. Et elle lui manquait terriblement. Elles étaient amies depuis le lycée et Lucie était ce qui se rapprochait le plus d’une sœur pour Ana. Elle aurait tellement aimé qu’elle soit là, en ce moment même, pour pouvoir parler des soucis de santé de son père. Une fois dans son appartement, Ana se dirigea vers son frigo dans l’espoir de trouver de quoi grignoter avant de se remettre au travail. Mais comme elle ne prenait que rarement le temps de faire les courses, elle n’y trouva qu’un reste de jambon et un fond de sauce tomate. Des pâtes. Voilà ce qu’il lui restait à faire. Pendant la cuisson des pâtes, son téléphone se mit à vibrer. C’était un texto de son ancien petit ami, Winston. Ils s’étaient rencontrés lors d’un de ses séjours de thèse en Amazonie, il y a de cela 4 ans. Leur idylle n’avait pas duré très longtemps, surtout du fait de l’éloignement une fois chacun rentré chez soi. Winston était quelqu’un de gentil mais il était extrêmement collant et possessif. Il lui écrivait très souvent, trop souvent même, de grands messages enflammés et voulait toujours savoir où elle se trouvait, et avec qui. Elle s’y était accommodé au début, voulant lui laisser sa chance, et le rassurer malgré tout. Mais elle ne put supporter bien longtemps son comportement de stalker compulsif. Elle l’appela donc un soir, et mis fin de façon plutôt brutale à leur histoire. C’était assez surprenant de voir son nom s’afficher sur l’écran de son téléphone. Mais le plus surprenant encore était le contenu de ce message. « Ana. Ma chère Ana. Il m’en a fallu du courage pour t’écrire ce message. J’étais de passage au marché et j’ai trouvé des racines de Manioc. Et curieusement, en les voyant, j’ai repensé à toi. A toi et à nos dîners dans les petits restaurants d’Iquitos. A toi et à nos périples en forêt amazonienne à la recherche d’espèces sauvages menacées et à nos rencontres avec les locaux que je n’oublierais jamais. Ana, je pense à notre histoire terminée depuis presque trois ans déjà. Cette histoire que l’on se disait être trop compliquée malgré tous les sentiments que l’on avait l’un envers l’autre. Enfin, surtout moi. Avec le recul, cette histoire m’aura permis de me remettre sur les rails, de me rendre compte que je pouvais non plus être spectateur, mais réellement acteur d’une relation Chose que j’avais totalement laissé de côté. Je ne sais pas comment on se force à ne plus aimer quelqu’un, en tout cas essayer, c’est d’une violence sans pareille. Mais finalement ça passe, ça passe toujours, et de tout ça on en ressort grandit. Ana, je voulais surtout te dire merci. Merci de m’avoir libéré de l’amour que j’avais pour toi en me quittant. Car même s’il était beau, je vois à présent qu’il était sans avenir. Et c’est en ayant accepté cela que j’ai pu rencontrer quelqu’un d’autre. Ana, je vis quelque chose d’aussi dingue que nous deux, et cette fois-ci, c’est la bonne. Je te souhaite tout le bonheur du monde. Oh et puis non, je sais que tu ne trouveras pas mieux que moi. Dommage pour toi. Winston ».

Ana n’en revenait pas. Comment pouvait-il lui envoyer ce genre de message ? Il était vraiment cinglé celui-là. Elle n’arrivait toujours pas à comprendre comment elle a pu rester plusieurs semaines avec lui. On ne peut pas dire qu’elle ait été réellement chanceuse en matière de relations amoureuses au cours de sa vie. Sa passion pour son travail ayant toujours été au premier plan. Suite à cet épisode plutôt étrange, elle n’avait plus le courage de se replonger dans ses rapports d’études. Elle décida alors de prendre une longue douche et alla se coucher. Après une nuit plutôt agitée, au cours de laquelle elle fit de nombreux cauchemars, Ana se décida à se lever et à se rendre assez tôt à l’université. Une thermos de thé Earl Grey sous le bras, elle quitta son appartement et se rendit à son bureau. Une fois assise derrière son écran, Ana remarqua un message non lu d’Adèle sur la messagerie instantané. « Abrège les souffrances de ce pauvre Mr Reyes et préviens-le qu’il commence Lundi » « Purée, je l’avais déjà oublié celui-là … » pensa-t-elle. Elle saisit son téléphone, composa le numéro inscrit sur post-it face à elle, et attendit. « Secrétariat de Mr Reyes, j’écoute ? » dit une voix masculine étonnement grave. - Oui allo ? Je suis bien au numéro de Gabriel Reyes ? - Oui tout à fait, et si vous êtes l’étudiante sexy qui a quitté les draps de Mr Reyes sans laisser de mots ce matin, je me permets de vous dire que cela ne se fait pas chère demoiselle. » expliqua-t-il d’une voix mielleuse. - Est-ce que vous vous moquez de moi Mr Reyes ? - Jamais madame ! Mais qu’est-ce que tu fais, aïe !… » dit la voix en s’éloignant - Allo ? C’est bien vous professeur Hanamoura? C’est Gabriel Reyes à l’appareil. Je.. je suis désolé de n’avoir pas pu décrocher plus vite, j’étais en train de me raser lorsque j’ai entendu votre appel et mon colocataire Jack s’est permis de... » expliqua t-il rapidement d’une voix halentante. - C’est bon, j’ai compris Mr Reyes, pas la peine de vous justifier toute la matinée. Ce n’est pas le professeur Hanamoura mais Ana Amari à l’appareil. Votre futur directrice de thèse. Je vous appelle simplement pour vous annoncer que vous commencez lundi. Soyez ponctuel. - Sérieux ? C’est vrai ? Yes ! s’écria t-il. Ah merci beaucoup ! C’est le rêve de ma vie. Vous verrez, vous ne le regretterez pas ! - Je l’espère bien. Je vous souhaite un bon week-end» dit-elle avant de raccrocher. Ana reposa son portable, songeuse et vaguement agacée par ce qui venait de se passer. Il avait l’air profondément heureux d’entendre la nouvelle. Peut-être que ça n’allait pas être si horrible que ça finalement…

Chapitre 3

Lundi

par Azurite

À peine le téléphone raccroché, Gabriel entama une danse de sioux montée sur ressorts devant un Jack effaré.

- J’suis pris, j’suis pris, tu te rends compte Jack… J’y crois pas encore ! Le rêve de ma vie, le paradis dès lundi. Bon, pas tout à fait le rêve car c’est avec Ana Amari et non pas avec le Dr Hanamura mon idole, mais je me suis raisonné et je vais faire en sorte que ce ne soit pas l’enfer ! - Tu vas assurer dit Jack hilarant. Ajoutant avec un sourire malicieux : et si possible faire mieux qu’avec Amélie ! - Ça ne va pas être très difficile mon pote puisque je ne sais même pas ce qu’il s’est passé, ou pas, cette nuit-là. J’étais saoul par ta faute et de toute façon, je l’oublie. Je te rappelle qu’elle est partie comme une voleuse. À partir de maintenant, je concentre ma vie et surtout mes neurones sur le laboratoire, mon sujet de thèse et Ana Amari. Je vais mettre de côté les sorties au Havana Club et les Amélies en général. - Oh, et bien la vie de colocataire ne va pas être rigolote avec toi… dit Jack avec sa moue de petit garçon puni. - D’accord, je vais essayer de te réserver une soirée par semaine, mais une seule, pour la détente, mais pas ce soir ! Ne m’en veux pas, je dois me préparer pour demain, le grand jour de ma vie. - Ok, ok Monsieur le Doctorant. Alors, on fêtera ta première journée demain soir… répliqua Jack d’un air entendu.

Gabriel et Jack vivaient depuis peu ensemble. Beaucoup de différences entre eux, mais qui semblaient ne pas gêner leur cohabitation jusqu’à présent. Gabriel l’intello, petit blondinet, sérieux, provincial, versus Jack l’homme de marketing, grand brun, beau parleur, fêtard, parisien. Jack, un peu plus âgé de quelques mois prenait parfois Gabriel, inconsciemment, sous son aile ; et Gabriel appréciait de pouvoir sortir de sa sphère estudiantine. L’humour, l’utopie et l’insouciance de la jeunesse étaient leur ciment d’entente. Ce soir-là, Jack sortit en lançant avec désinvolture à Gabriel qu’il rentrerait tôt et sans bruit. Ce qui était contraire à ses habitudes. Gabriel apprécia son geste. Il prépara tout minutieusement pour le lendemain. Surtout ne pas arriver en retard. Ne rien oublier : cartable, clés du studio et de voiture, vêtements, réveil - refaire cette liste dans le bon ordre. Il ne faut pas qu’elle me prenne pour un amateur. Je suis le candidat retenu, donc le meilleur ! Et puis, il va falloir qu’elle comprenne que je ne suis pas non plus un coureur de filles comme Jack le lui a fait croire. Bon, arrête de te préparer des films Gabriel, descend de ton petit nuage et va dormir !

Encore une nuit plutôt agitée pensa Gabriel lorsque le réveil envoya U2 et les premières notes de « Some days are better than others ». Il s’arracha aux dernières images nocturnes peuplées par Amélie, Adèle, Ana, et calma rapidement le réveil. Ce matin, pas le temps de flâner. La porte de Jack était close, il avait dû rentrer tard et Gabriel n’eut pas envie de le réveiller. Ne pas m’embrouiller le cerveau, rester calme, une tartine, un bol de café, une douche, les documents, la C3 et éviter les embouteillages. La feuille de route est simple.

En stationnant sa C3 sur le parking de l’université, Gabriel regarda instinctivement autour de lui si la voiture rouge d’Ana Amari était déjà là. Apparemment, il serait le premier arrivé. Il monta les marches des escaliers de l’entrée principale, avec une petite boule au creux de l’estomac. Il se dirigea directement vers le laboratoire en évitant de passer devant les entrées de amphis où les étudiants discutaient en petits groupes. Il ne voulait surtout pas prendre le risque de croiser Amélie Lacroix. Un court instant il se revit soulevant le drap sur le corps de la belle Amélie, admiratif et dubitatif… Il n’avait toujours aucun souvenir de la réalité de cette nuit-là. Et puis zut, oublie, elle ne t’a pas laissé d’espoir : pas d’adresse, pas de numéro de téléphone, rien… pas même un mot. Tu sais juste qu’elle est en licence dans cette université et c’est tout. Non, tu sais aussi qu’elle s’ennuie à mort quand tu lui exposes ta science à la vitesse TGV. Alors, tu évites amphis, couloirs, cafète…

Arrivé au laboratoire, il fit le vide urgent de sa vie intime. Il aperçut Ana, chargée de dossiers, qui ouvrait du pied sa porte de bureau. Elle l’interpella avant qu’il ne puisse dire un mot. - Bonjour Gabriel, je vois que vous êtes ponctuel et un peu moins débraillé que lors de votre entretien ! Entrez, posez vos affaires où vous pouvez et asseyez-vous. - Bonjour Madame Amari, ne sut que répondre platement Gabriel. - Ana suffira si vous n’y voyez pas d’inconvénients ! Nous sommes partis tous les deux pour trois années de travail intense. Autant démarrer sur de bonnes bases. Je suis très exigeante, et la rigueur est de mise dans ce laboratoire. Ce lundi est la journée déterminante pour nos relations scientifiques futures. Cette journée d’accueil est obligatoire pour nous deux et je vous remettrai ce soir le livret de l’université. Vous devrez être opérationnel dès demain. Gabriel écoutait bras ballants et bouche bée ce topo très raccourci de ses trois années à venir. Il va falloir que je m’adapte vite sinon elle va me virer avant la fin de la semaine ! Ana sortit du bureau en invitant Gabriel à la suivre. Elle n’aimerait pas cette journée, elle en était certaine. Elle aurait préféré attaquer les dossiers emportés la veille et qu’elle n’avait pas eu le courage d’étudier après le curieux message reçu de Winston. Elle accéléra le pas, croyant ainsi avoir le pouvoir d’abréger les heures de cette journée.

- Nous allons visiter le laboratoire, voir les personnes et les quelques endroits indispensables que vous devez connaître. Ensuite nous regarderons ensemble le plan détaillé des travaux à mener pour votre thèse, le budget qui y est consacré, la manière et les délais pour me restituer vos avancées. En bref Gabriel, un planning, des méthodes, beaucoup de travail personnel et surtout votre Directrice de thèse à respecter… Vous saisissez ? - Oui, oui je comprends ce que vous attendez de moi répondit Gabriel, d’une voix qui se voulait rassurante mais surtout avec l’espoir de mettre ce laïus sur la touche pause.

Au même instant, ils croisèrent deux blouses blanches et Ana fit de brèves présentations : - Gabriel, notre nouveau doctorant, le cinquième et dernier pour cette rentrée. Astride est notre ingénieure et Jérémie son assistant. Tous deux vous présenteront cette semaine : le matériel, les modes opératoires, les consignes de sécurité et le partage des taches au laboratoire. Ils vous conseilleront et vous aideront à mettre en place vos expériences. - Merci, je serai ravi d’avoir votre aide et votre soutien dit Gabriel en leur serrant une poignée de main.

Après cet intermède, Ana se dirigea vers la sortie du laboratoire qui débouchait sur un couloir aux portes colorées de chaque côté. - Ici ce sont les bureaux des doctorants, ATER, post-docs et quelques masters recherche. Deux ou trois étudiants par bureau, un téléphone par bureau, et un ordinateur portable de l’université fourni à chacun. À vous de vous organiser pour ne pas être l’un sur l’autre. Vous êtes logé à la porte verte, vous ferez connaissance demain, là on n’a pas le temps… Derrière la porte verte entrouverte, Gabriel eut juste le temps d’apercevoir de dos, une longue chevelure auburn assise devant un petit bureau, et une vague silhouette masculine crayonnant sur le tableau blanc mural. Eh ben dis donc, pour la concentration ça ne vas pas être facile, facile. J’espère qu’ils ne sont pas trop « bonnets de nuit ». Allez, patience, j’en saurai plus demain. Il emboîta de nouveau le pas à Ana. Au fond du couloir, une petite pièce aux murs recouverts d’étagères chargées de livres et revues. Au centre, deux tables et quelques chaises. - Vous avez deviné je suppose, voici notre bibliothèque spécialisée dans les thèmes de nos recherches, avec à droite les boites à courriers départ et arrivée. Gabriel, voici votre clé dit Ana en la lui donnant. À gauche cafetière, théière et mugs, comme dans le laboratoire. Vous verrez, ici on consomme beaucoup de café et de thé pour résoudre nos problèmes scientifiques. - Merci, répondit Gabriel tout en essayant la clé de sa boite personnelle. Ouah, j’ai déjà deux enveloppes ! Ce n’est pas un peu bizarre pour un premier jour ? - Non, c’est tout votre dossier administratif qu’il va falloir déposer à la scolarité, une fois complété, et demain matin au plus tard répliqua Ana, légèrement amusée en imaginant la soirée paperasse de Gabriel. - Euh, demain matin ? C’est un peu juste non… vu l’épaisseur de cette grande enveloppe ? Et la petite enveloppe rose, vous en connaissez le contenu ? - La grande enveloppe vous occupera la soirée, quant à la petite, aucune idée, sans doute une de vos admiratrices vu la couleur. J’ai cru comprendre hier soir que vous aviez parfois des disconvenues avec les demoiselles ! Gabriel, n’en revenait pas. L’enveloppe rose à la main, il se mit à pâlir et à bafouiller pour tenter de s’expliquer mais Ana était déjà repartie vers le bureau. De fait, Ana courait devant lui, comme pour échapper à une quelconque justification de sa part. Il est un peu jeune ce Gabriel ! Juste une petite phrase assassine et hop il perd ses moyens. Un sentimental ? Alors, ne pas le faire trop souffrir. Mais je crois que je vais quand même m’amuser un peu pendant ces trois ans.

Ana, une fois assise à son bureau demanda à Gabriel de lui présenter sommairement sa démarche scientifique. Gabriel, fourra rapidement la petite enveloppe rose dans sa sacoche et en ressortit son ébauche de travail de thèse. Ana l’écouta attentivement, le vocabulaire utilisé était le sien, ou plutôt le leur : « biodiversité, pandémies, chauves-souris, déforestations, statistiques, bases de données, expériences … ». Vous voyez que je suis à fond, n’est-ce pas ? Je suis brillant et bosseur ! Gabriel était fier de sa présentation. Ana un peu moins.

- Je constate que vous avez étudié le sujet mais nous allons tout reprendre, point par point. Ce que vous m’avez expliqué n’est pas une véritable approche scientifique ! Vous devez encadrer vos observations et vos idées pour aboutir à une conclusion qui confirmera ou pas vos hypothèses, ou de nouvelles théories ! - Vous allez m’aider ? émit d’une petite voix Gabriel qui pensait à tort avoir conquis son auditrice. - Aujourd’hui, nous reprenons ensemble le plan hebdomadaire de travail pour les six mois à venir. Après c’est à vous de travailler ! Pour ma part : réunion hebdomadaire tous les vendredis de 8h à 9h, dans mon bureau, pour évaluer et ajuster l‘avancement de vos recherches. Et, une réunion d’équipe mensuelle qui est obligatoire pour tous. - Je pense avoir saisi votre méthode et je vais essayer de l’appliquer, murmura Gabriel qui commençait à entrevoir toutes les contraintes imposées par sa Directrice. - On s’y met après déjeuner. Vous avez une demi-heure de libre. - Merci et… à tout de suite alors. Gabriel allait refermer la porte d’Ana quand celle-ci l’interpella de nouveau : - Vous savez Gabriel, l’approche scientifique est parfaite pour toutes les situations, même celles qui ne sont pas scientifiques ! Formulation des hypothèses, indices, expérimentations, raisonnements, interprétations et… conclusions. Testez-la au quotidien, cela vous aidera à son application pour votre recherche. - Oui Madame, … euh Ana. Je me sauve, car il ne me reste plus que 25 minutes… C’est un Gabriel à la fois déçu et heureux qui quitta le bureau. La matinée avait été intense. Pourtant, il lui sembla ne pas avoir été à la hauteur. Il n’avait pas eu l’enthousiasme, l’audace et la spontanéité qui le caractérisaient habituellement.

Après avoir sorti un sandwich du distributeur situé à l’étage supérieur, il s’assit par terre en tailleur le dos au mur, pour ses vingt minutes de liberté.

Tout en mangeant, il ouvrit la grande enveloppe et jeta un coup d’œil rapide sur les pages à remplir… Elle a dit ce soir ! C’est la barbe ce truc, Jack ne va pas trop comprendre pourquoi on ne sort pas fêter ma première journée ! Et j’ai aussi quelques interrogations en suspens à éclaircir sur mes nuits passées… Il referma l’enveloppe et la glissa dans son cartable. Sa main frôla alors la petite enveloppe rose. Il ne l’avait pas oubliée, mais presque… Sa curiosité était freinée par la crainte d’en découvrir le contenu. Il avait bien une petite idée, mais elle lui semblait saugrenue. C’est certainement un mot d’Amélie. Elle n’a pas eu le temps l’autre matin. Je lui ai raconté quoi l’autre soir… pour qu’elle arrive à me contacter ici et à trouver ma boite à courriers ? Et merde, pas le temps… je remballe et je file rapido au bureau d’Ana. Ana déjeunait souvent dans son bureau pour poursuivre le travail matinal ou passer quelques coups de téléphone. Elle avait été plutôt surprise par la docilité de Gabriel, même un peu trop docile à son goût, voire terne. Lors des premiers contacts, elle l’avait perçu comme désordonné, sûr de lui, difficilement gérable émotionnellement, tête en l’air... C’est pourquoi, elle avait d’emblée adopté un ton ferme et directif pour contrecarrer ce qui lui ressemblait à de l’immaturité. Il est peut-être timide ? Je verrai ce qu’il ressort de notre après-midi de travail. Les doctorants m’épuisent de plus en plus… Ana et Gabriel travaillèrent - besognèrent serait plus approprié - jusque 18h20, dans une atmosphère sereine, studieuse et sans remarques piquantes d’Ana envers Gabriel. Ils prirent même un certain plaisir. Ana, comme promis, remit le livret d’accueil à Gabriel et ils se séparèrent. La satisfaction ressentie par Gabriel en quittant l’université, compensait la médiocrité de sa prestation matinale. Il décida de retrouver Jack pour partager ses émotions et surtout ouvrir cette petite enveloppe rose, sans destinataire apparent, qui le narguai depuis le matin ! Gabriel trouva Jack installé sur le canapé ; chaussures à peine enlevées, il se propulsa à ses côtés sans lâcher l’enveloppe. Jack l’attaqua aussitôt : - Alors, c’était comment cette première journée avec Madame Ana ? - Intense, fatiguant, sur la retenue en permanence… mais le top du top question sciences ! - Tu tripotes quoi dans ta main ? l’interrompit Jack, pour qui le top du top en sciences allait être bigrement ennuyeux. - Ah, justement aucune idée, figure-toi que c’était étrangement déposé dans ma boite à courriers de la Fac… - T’as pas regardé à l’intérieur ? - Non, pas eu vraiment le temps ! Allez, bières, chips, et on regarde ensemble ? - Ouvre, c’est toi le destinataire ! Je vais chercher de quoi picorer-picoler et arrête de nous faire mariner… de toute façon, vu la couleur de l’enveloppe, c’est d’une nana qui t’a repéré.

Jack, revint s’asseoir à côté de Gabriel qui sortit un ticket de métro de la mystérieuse missive. - Recto, verso, un ticket de métro RER B, quoi ! Tout ça pour ça ? s’écria Gabriel en direction de Jack. - On dirait qu’il y a un gribouillis, dit Jack. Regarde avec la loupe, regarde bien… - Oui, oui, je déchiffre : 0626354300… pas de doute, un numéro de portable. Amélie ? s’écrièrent en chœur Gabriel et Jack, dans un fou rire commun.

- Vas-y Gabriel, appelle la… même si ce n’est pas elle, tu seras au moins fixé ! Et, tu pourras la questionner sur votre nuit, puisque - soi-disant -, tu ne te souviens de rien ! Ce qui m’étonne quand même… une nana comme ça, moi j’aurais quelques flashs de retour ! - D’accord, je me lance… Après trois sonneries, une voix, féminine, se manifesta. - Allo… Allo… ? Gabriel : Les hypothèses, n’oublie pas les hypothèses. Amélie ? Ana ? Adèle ? Astride ? … ou autre A ?