- Monsieur, il est l'heure...
Lucius hocha lentement la tête, absent, encore plongé dans cette léthargie que provoquait chez lui la contemplation de la ville.
Luttant pour retrouver ses esprits, ses paupières clignèrent pour filtrer un peu de la lumière des astres et il inspira l'air frais de l'aube. Lorsque sa vision et ses pensées furent plus claires, il s'arracha au panorama que lui offrait cette position privilégiée au sommet de l'observatoire. En bas, la ville dormait encore alors que le ciel s'éclaircissait à peine, teinté de parme et d'or. Le soleil, mince ligne brûlante à l'horizon, commençait à déverser une myriade de reflets irisés sur les murs de la cité.
Lucius avait passé la nuit sur ce toit à observer la blanche ville d'Arvania, alors que ses compagnons s'activaient à quelques mètres de lui, préparant d'étranges mixtures aux couleurs vives.
Le grand homme gratifia son disciple d'un sourire, défroissa d'un geste distrait les plis de son costume et entreprit de rejoindre le centre du toit.
Les hommes et les femmes qui étaient venus l’aider à préparer s'écartèrent, laissant à disposition de grandes cuves contenant diverses préparations.
- Vous pouvez allumer les torches, dit Lucius en relevant les manches de sa chemise.
Alors qu'ils s'empressaient de lui obéir, Lucius ôta ses gants blancs, plongea ses mains dans l'un des mélanges et entreprit de tracer sur les grandes dalles blanches des motifs complexes. Des runes étranges, des formes sinueuses, des mots appartenant aux langues oubliées : tout fut esquissé d'une main délicate, qui allait d'une matière à une autre, d'un pigment à un autre sans jamais hésiter.
Lucius prit son temps pour dessiner l’étoile à cinq branches qui serait le centre de son œuvre.
Il déversa autour d'elle une poudre sombre en un cercle parfait, avec patience, comme un jardinier s’occuperait de ses plantes favorites.
Il observa longuement son œuvre, en jaugeant la qualité. Satisfait, il apporta une torche à chaque sommet de l'étoile. Les flammes s’agitèrent, comme consumant la nuit dans un crépitement discret, alors que Lucius se plaçait au centre du pentacle.
Tous dévisagèrent avec curiosité et respect l'homme au visage doux, dont l'élégant costume noir semblait avoir été miraculeusement épargné par les taches.
Il les congédia de quelques paroles, renforcées par un sourire rassurant pour les regards inquiets qu'il croisait.
- Je vous remercie de votre aide, à tout à l'heure, chers amis.
Lucius danse.
Ses mains tracent dans l'air des symboles qui s’embrasent. Un pas gracieux chasse l'autre, avec souplesse et précision, dans un bruit de tissu froissé. Le cercle autour du pentacle s'enflamme soudainement, le brasier se dresse dans la semi-obscurité, ébauchant des ombres mouvantes sur le visage aussi pâle que serein. Ses disciples et partisans l’observent depuis la rue, aux pieds de l’observatoire. Ils sont fascinés par la transe et les jeux de lumière qui
l’accompagnent.
Les yeux noirs de Lucius se ferment, une mélodie est à peine fredonnée. Un air harmonieux et lancinant à la fois, sur le rythme duquel les mains se croisent et se décroisent en une chorégraphie captivante.
Le temps s'arrête.
Enfin, les torches s'éteignent, les flammes meurent, les dessins sur le toit s'évaporent. Tout redevient calme et le jour se lève sur Arvania.
Lucius ouvre les yeux, ses paroles sont portées par le vent comme un présage :
- Un nouveau monde est en marche...
Lucius resta un moment immobile, goûtant le silence, la solitude et le calme qu'il savait éphémères. Puis, après une pensée pour ses compagnons qui devaient s'inquiéter à son sujet, il se dirigea vers l'accès au bâtiment.
Alors qu'il entamait la descente des escaliers pour quitter les lieux, deux gardes en uniforme et équipés de longues épées lui emboitèrent le pas en silence, la main sur le pommeau de leurs armes. À chaque nouveau pallier, deux autres s'ajoutaient, formant ainsi au fur et à mesure des étages un escadron organisé marchant au pas. Le martellement régulier de leurs chaussures sur le marbre tira Lucius de ses pensées.
Lorsqu'ils débouchèrent dans la ruelle déserte en cette heure matinale, un homme se porta à leur rencontre. Le long manteau d'un bleu abysse qui recouvrait son uniforme sombre balayait la poussière du sol alors qu'il les rejoignait.
La petite troupe s'arrêta et Lucius se dressa face au nouvel arrivant.
- Tout c'est bien passé Elatha, je suis heureux de te revoir.
Les deux hommes échangèrent un sourire franc. Le dénommé Elatha, qui, comme son ami, pouvait avoir entre trente et trente-cinq ans, était un grand blond aux traits trop fins et aux yeux trop clairs. Il serra le poignet de son compagnon dans un geste affectueux.
- Bien. Ainsi, il ne nous reste qu'à aller voir nos camarades. Ils ne devraient plus tarder à se réunir pour faire face à la tempête que nous sommes en train de déclencher au dessus de leurs têtes.
Lucius sourit mais ne répondit pas, les yeux levés vers le soleil levant, un soleil d'or rose qui ne semblait nullement l'éblouir.
- C'est une belle journée qui commence...
Salem secoua la tête, dans un geste désespéré pour chasser une mèche de cheveux qui lui chatouillait atrocement le visage. Son agitation ne passa pas inaperçue, en plein milieu d'une séance de méditation collective.
Il souleva une paupière, juste assez pour voir le précepteur lui jeter un regard noir. Le visage du grand homme était si menaçant que Salem rougit en fermant les yeux, se concentrant de nouveau.
S'ils avaient pu parler ou bouger, les autres élèves auraient surement eu des attitudes hautaines à son égard, ou des propos chargés de mépris.
Salem tenta de retrouver une contenance et, surtout, une impassibilité propice à la méditation. Le jeune garçon se laissa bercer par les respirations profondes de ses voisins, tendant l'oreille pour percevoir le moindre bruit. Les pas de novices marchant dans le cloître extérieur, le ronronnement d'un chat quelque part dans un couloir, le frottement de sa toge contre sa peau... Jusqu'aux battements de cœur, lents et réguliers, de Maëllys, assise à ses côtés.
En parlant de cela, il n'avait jamais su clairement si ce bruit était bien réel ou le simple fruit de son imagination. Mais il se plaisait à entendre le cœur de son amie battre, devinant le sang pulser dans ses veines et la vie courir en elle.
Il atteignit bientôt l'état de transe où, pas tout à fait endormi mais plus vraiment éveillé, son esprit s'ouvrait à toute chose. La sensation douce-amère de basculer, de glisser hors de son corps le fit frissonner.
Et les images apparurent.
Rapides, floues et mêlées les unes aux autres. Un sentiment d'abandon total.
Il se laissa conduire d'image en image, n'essayant pas de faire le tri de peur d'être submergé. La vision le frappa de plein fouet.
Une ville blanche, dont les murs clairs scintillent d'une lueur menaçante. Tout est calme, sans un bruit, sans un oiseau pour chanter, sans le vent pour secouer les branches des arbres.
Et puis, un mouvement devant la porte principale. Comme si l'air se troublait, plus sombre alors, plus matériel.
En un éclair, elles apparaissent.
Formes noires, d'apparence humaine mais d'aura bestiale.
Elles se jettent sur les gardes en faction devant la porte. Les huit hommes meurent en quelques secondes à peine, transpercés par des armes aux lames courbes, reflétant l'éclat malsain du soleil.
L'un des assaillants pousse un cri rauque.
Salem hurla, les yeux révulsés, dans la salle de méditation, sous les regards horrifiés de ses condisciples.
Il le savait, il le voyait, en un autre lieu, comme s'il s'agissait du signal attendu. Une centaine, peut-être un millier de ces apparitions jaillirent du néant pour assaillir la ville de toute part.
Les yeux noirs de Lucius se ferment, une mélodie est à peine fredonnée. Un air harmonieux et lancinant à la fois, sur le rythme duquel les mains se croisent et se décroisent en une chorégraphie captivante. Le temps s'arrête. Enfin, les torches s'éteignent, les flammes meurent, les dessins sur le toit s'évaporent. Tout redevient calme et le jour se lève sur Arvania. Lucius ouvre les yeux, ses paroles sont portées par le vent comme un présage : - Un nouveau monde est en marche...
Lucius resta un moment immobile, goûtant le silence, la solitude et le calme qu'il savait éphémères. Puis, après une pensée pour ses compagnons qui devaient s'inquiéter à son sujet, il se dirigea vers l'accès au bâtiment. Alors qu'il entamait la descente des escaliers pour quitter les lieux, deux gardes en uniforme et équipés de longues épées lui emboitèrent le pas en silence, la main sur le pommeau de leurs armes. À chaque nouveau pallier, deux autres s'ajoutaient, formant ainsi au fur et à mesure des étages un escadron organisé marchant au pas. Le martellement régulier de leurs chaussures sur le marbre tira Lucius de ses pensées. Lorsqu'ils débouchèrent dans la ruelle déserte en cette heure matinale, un homme se porta à leur rencontre. Le long manteau d'un bleu abysse qui recouvrait son uniforme sombre balayait la poussière du sol alors qu'il les rejoignait. La petite troupe s'arrêta et Lucius se dressa face au nouvel arrivant. - Tout c'est bien passé Elatha, je suis heureux de te revoir. Les deux hommes échangèrent un sourire franc. Le dénommé Elatha, qui, comme son ami, pouvait avoir entre trente et trente-cinq ans, était un grand blond aux traits trop fins et aux yeux trop clairs. Il serra le poignet de son compagnon dans un geste affectueux. - Bien. Ainsi, il ne nous reste qu'à aller voir nos camarades. Ils ne devraient plus tarder à se réunir pour faire face à la tempête que nous sommes en train de déclencher au dessus de leurs têtes. Lucius sourit mais ne répondit pas, les yeux levés vers le soleil levant, un soleil d'or rose qui ne semblait nullement l'éblouir. - C'est une belle journée qui commence...
Salem secoua la tête, dans un geste désespéré pour chasser une mèche de cheveux qui lui chatouillait atrocement le visage. Son agitation ne passa pas inaperçue, en plein milieu d'une séance de méditation collective. Il souleva une paupière, juste assez pour voir le précepteur lui jeter un regard noir. Le visage du grand homme était si menaçant que Salem rougit en fermant les yeux, se concentrant de nouveau. S'ils avaient pu parler ou bouger, les autres élèves auraient surement eu des attitudes hautaines à son égard, ou des propos chargés de mépris.
Salem tenta de retrouver une contenance et, surtout, une impassibilité propice à la méditation. Le jeune garçon se laissa bercer par les respirations profondes de ses voisins, tendant l'oreille pour percevoir le moindre bruit. Les pas de novices marchant dans le cloître extérieur, le ronronnement d'un chat quelque part dans un couloir, le frottement de sa toge contre sa peau... Jusqu'aux battements de cœur, lents et réguliers, de Maëllys, assise à ses côtés. En parlant de cela, il n'avait jamais su clairement si ce bruit était bien réel ou le simple fruit de son imagination. Mais il se plaisait à entendre le cœur de son amie battre, devinant le sang pulser dans ses veines et la vie courir en elle. Il atteignit bientôt l'état de transe où, pas tout à fait endormi mais plus vraiment éveillé, son esprit s'ouvrait à toute chose. La sensation douce-amère de basculer, de glisser hors de son corps le fit frissonner. Et les images apparurent. Rapides, floues et mêlées les unes aux autres. Un sentiment d'abandon total. Il se laissa conduire d'image en image, n'essayant pas de faire le tri de peur d'être submergé. La vision le frappa de plein fouet. Une ville blanche, dont les murs clairs scintillent d'une lueur menaçante. Tout est calme, sans un bruit, sans un oiseau pour chanter, sans le vent pour secouer les branches des arbres. Et puis, un mouvement devant la porte principale. Comme si l'air se troublait, plus sombre alors, plus matériel. En un éclair, elles apparaissent. Formes noires, d'apparence humaine mais d'aura bestiale. Elles se jettent sur les gardes en faction devant la porte. Les huit hommes meurent en quelques secondes à peine, transpercés par des armes aux lames courbes, reflétant l'éclat malsain du soleil. L'un des assaillants pousse un cri rauque. Salem hurla, les yeux révulsés, dans la salle de méditation, sous les regards horrifiés de ses condisciples. Il le savait, il le voyait, en un autre lieu, comme s'il s'agissait du signal attendu. Une centaine, peut-être un millier de ces apparitions jaillirent du néant pour assaillir la ville de toute part.