La Guilde des Écrivains — Œuvre collaborative
Une histoire née de plusieurs plumes
Vous trouverez ici la première histoire à construire ensemble. A vos claviers !
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Le cinquième ordre est une histoire née de l'imagination partagée de plusieurs auteurs, réunis au sein de La Guilde des Écrivains. Chapitre après chapitre, chaque contributeur a apporté sa plume, son univers et sa sensibilité pour tisser ensemble ce récit unique.
Ce mode d'écriture collaborative repose sur un principe simple et exigeant : chaque nouveau chapitre est soumis au vote de la communauté, et seul le texte plébiscité par les lecteurs-auteurs vient s'ajouter à l'histoire officielle. Ainsi, chaque page que vous lisez a été choisie, validée, aimée par ceux qui la font vivre.
Ce que vous tenez entre les mains — ou lisez à l'écran — est davantage qu'un roman : c'est le fruit d'une aventure littéraire collective, où la création individuelle s'efface pour laisser place à quelque chose de plus grand qu'elle.
Que vous soyez lecteur fidèle ou découvreur de la première heure, la Guilde vous souhaite une lecture lumineuse.
— La Guilde des Écrivains
- Monsieur, il est l'heure... Lucius hocha lentement la tête, absent, encore plongé dans cette léthargie que provoquait chez lui la contemplation de la ville. Luttant pour retrouver ses esprits, ses paupières clignèrent pour filtrer un peu de la lumière des astres et il inspira l'air frais de l'aube. Lorsque sa vision et ses pensées furent plus claires, il s'arracha au panorama que lui offrait cette position privilégiée au sommet de l'observatoire. En bas, la ville dormait encore alors que le ciel s'éclaircissait à peine, teinté de parme et d'or. Le soleil, mince ligne brûlante à l'horizon, commençait à déverser une myriade de reflets irisés sur les murs de la cité. Lucius avait passé la nuit sur ce toit à observer la blanche ville d'Arvania, alors que ses compagnons s'activaient à quelques mètres de lui, préparant d'étranges mixtures aux couleurs vives. Le grand homme gratifia son disciple d'un sourire, défroissa d'un geste distrait les plis de son costume et entreprit de rejoindre le centre du toit. Les hommes et les femmes qui étaient venus l’aider à préparer s'écartèrent, laissant à disposition de grandes cuves contenant diverses préparations. - Vous pouvez allumer les torches, dit Lucius en relevant les manches de sa chemise. Alors qu'ils s'empressaient de lui obéir, Lucius ôta ses gants blancs, plongea ses mains dans l'un des mélanges et entreprit de tracer sur les grandes dalles blanches des motifs complexes. Des runes étranges, des formes sinueuses, des mots appartenant aux langues oubliées : tout fut esquissé d'une main délicate, qui allait d'une matière à une autre, d'un pigment à un autre sans jamais hésiter. Lucius prit son temps pour dessiner l’étoile à cinq branches qui serait le centre de son œuvre. Il déversa autour d'elle une poudre sombre en un cercle parfait, avec patience, comme un jardinier s’occuperait de ses plantes favorites. Il observa longuement son œuvre, en jaugeant la qualité. Satisfait, il apporta une torche à chaque sommet de l'étoile. Les flammes s’agitèrent, comme consumant la nuit dans un crépitement discret, alors que Lucius se plaçait au centre du pentacle. Tous dévisagèrent avec curiosité et respect l'homme au visage doux, dont l'élégant costume noir semblait avoir été miraculeusement épargné par les taches. Il les congédia de quelques paroles, renforcées par un sourire rassurant pour les regards inquiets qu'il croisait. - Je vous remercie de votre aide, à tout à l'heure, chers amis.
***
Lucius danse. Ses mains tracent dans l'air des symboles qui s’embrasent. Un pas gracieux chasse l'autre, avec souplesse et précision, dans un bruit de tissu froissé. Le cercle autour du pentacle s'enflamme soudainement, le brasier se dresse dans la semi-obscurité, ébauchant des ombres mouvantes sur le visage aussi pâle que serein. Ses disciples et partisans l’observent depuis la rue, aux pieds de l’observatoire. Ils sont fascinés par la transe et les jeux de lumière qui l’accompagnent. Les yeux noirs de Lucius se ferment, une mélodie est à peine fredonnée. Un air harmonieux et lancinant à la fois, sur le rythme duquel les mains se croisent et se décroisent en une chorégraphie captivante. Le temps s'arrête. Enfin, les torches s'éteignent, les flammes meurent, les dessins sur le toit s'évaporent. Tout redevient calme et le jour se lève sur Arvania. Lucius ouvre les yeux, ses paroles sont portées par le vent comme un présage : - Un nouveau monde est en marche...
***
Lucius resta un moment immobile, goûtant le silence, la solitude et le calme qu'il savait éphémères. Puis, après une pensée pour ses compagnons qui devaient s'inquiéter à son sujet, il se dirigea vers l'accès au bâtiment. Alors qu'il entamait la descente des escaliers pour quitter les lieux, deux gardes en uniforme et équipés de longues épées lui emboitèrent le pas en silence, la main sur le pommeau de leurs armes. À chaque nouveau pallier, deux autres s'ajoutaient, formant ainsi au fur et à mesure des étages un escadron organisé marchant au pas. Le martellement régulier de leurs chaussures sur le marbre tira Lucius de ses pensées. Lorsqu'ils débouchèrent dans la ruelle déserte en cette heure matinale, un homme se porta à leur rencontre. Le long manteau d'un bleu abysse qui recouvrait son uniforme sombre balayait la poussière du sol alors qu'il les rejoignait. La petite troupe s'arrêta et Lucius se dressa face au nouvel arrivant. - Tout c'est bien passé Elatha, je suis heureux de te revoir. Les deux hommes échangèrent un sourire franc. Le dénommé Elatha, qui, comme son ami, pouvait avoir entre trente et trente-cinq ans, était un grand blond aux traits trop fins et aux yeux trop clairs. Il serra le poignet de son compagnon dans un geste affectueux. - Bien. Ainsi, il ne nous reste qu'à aller voir nos camarades. Ils ne devraient plus tarder à se réunir pour faire face à la tempête que nous sommes en train de déclencher au dessus de leurs têtes. Lucius sourit mais ne répondit pas, les yeux levés vers le soleil levant, un soleil d'or rose qui ne semblait nullement l'éblouir. - C'est une belle journée qui commence...
***
Salem secoua la tête, dans un geste désespéré pour chasser une mèche de cheveux qui lui chatouillait atrocement le visage. Son agitation ne passa pas inaperçue, en plein milieu d'une séance de méditation collective. Il souleva une paupière, juste assez pour voir le précepteur lui jeter un regard noir. Le visage du grand homme était si menaçant que Salem rougit en fermant les yeux, se concentrant de nouveau. S'ils avaient pu parler ou bouger, les autres élèves auraient surement eu des attitudes hautaines à son égard, ou des propos chargés de mépris. Salem tenta de retrouver une contenance et, surtout, une impassibilité propice à la méditation. Le jeune garçon se laissa bercer par les respirations profondes de ses voisins, tendant l'oreille pour percevoir le moindre bruit. Les pas de novices marchant dans le cloître extérieur, le ronronnement d'un chat quelque part dans un couloir, le frottement de sa toge contre sa peau... Jusqu'aux battements de cœur, lents et réguliers, de Maëllys, assise à ses côtés. En parlant de cela, il n'avait jamais su clairement si ce bruit était bien réel ou le simple fruit de son imagination. Mais il se plaisait à entendre le cœur de son amie battre, devinant le sang pulser dans ses veines et la vie courir en elle. Il atteignit bientôt l'état de transe où, pas tout à fait endormi mais plus vraiment éveillé, son esprit s'ouvrait à toute chose. La sensation douce-amère de basculer, de glisser hors de son corps le fit frissonner. Et les images apparurent. Rapides, floues et mêlées les unes aux autres. Un sentiment d'abandon total. Il se laissa conduire d'image en image, n'essayant pas de faire le tri de peur d'être submergé. La vision le frappa de plein fouet.
Une ville blanche, dont les murs clairs scintillent d'une lueur menaçante. Tout est calme, sans un bruit, sans un oiseau pour chanter, sans le vent pour secouer les branches des arbres. Et puis, un mouvement devant la porte principale. Comme si l'air se troublait, plus sombre alors, plus matériel. En un éclair, elles apparaissent. Formes noires, d'apparence humaine mais d'aura bestiale. Elles se jettent sur les gardes en faction devant la porte. Les huit hommes meurent en quelques secondes à peine, transpercés par des armes aux lames courbes, reflétant l'éclat malsain du soleil. L'un des assaillants pousse un cri rauque.
Salem hurla, les yeux révulsés, dans la salle de méditation, sous les regards horrifiés de ses condisciples. Il le savait, il le voyait, en un autre lieu, comme s'il s'agissait du signal attendu. Une centaine, peut-être un millier de ces apparitions jaillirent du néant pour assaillir la ville de toute part.
***
Les yeux noirs de Lucius se ferment, une mélodie est à peine fredonnée. Un air harmonieux et lancinant à la fois, sur le rythme duquel les mains se croisent et se décroisent en une chorégraphie captivante. Le temps s'arrête. Enfin, les torches s'éteignent, les flammes meurent, les dessins sur le toit s'évaporent. Tout redevient calme et le jour se lève sur Arvania. Lucius ouvre les yeux, ses paroles sont portées par le vent comme un présage : - Un nouveau monde est en marche...
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Lucius resta un moment immobile, goûtant le silence, la solitude et le calme qu'il savait éphémères. Puis, après une pensée pour ses compagnons qui devaient s'inquiéter à son sujet, il se dirigea vers l'accès au bâtiment. Alors qu'il entamait la descente des escaliers pour quitter les lieux, deux gardes en uniforme et équipés de longues épées lui emboitèrent le pas en silence, la main sur le pommeau de leurs armes. À chaque nouveau pallier, deux autres s'ajoutaient, formant ainsi au fur et à mesure des étages un escadron organisé marchant au pas. Le martellement régulier de leurs chaussures sur le marbre tira Lucius de ses pensées. Lorsqu'ils débouchèrent dans la ruelle déserte en cette heure matinale, un homme se porta à leur rencontre. Le long manteau d'un bleu abysse qui recouvrait son uniforme sombre balayait la poussière du sol alors qu'il les rejoignait. La petite troupe s'arrêta et Lucius se dressa face au nouvel arrivant. - Tout c'est bien passé Elatha, je suis heureux de te revoir. Les deux hommes échangèrent un sourire franc. Le dénommé Elatha, qui, comme son ami, pouvait avoir entre trente et trente-cinq ans, était un grand blond aux traits trop fins et aux yeux trop clairs. Il serra le poignet de son compagnon dans un geste affectueux. - Bien. Ainsi, il ne nous reste qu'à aller voir nos camarades. Ils ne devraient plus tarder à se réunir pour faire face à la tempête que nous sommes en train de déclencher au dessus de leurs têtes. Lucius sourit mais ne répondit pas, les yeux levés vers le soleil levant, un soleil d'or rose qui ne semblait nullement l'éblouir. - C'est une belle journée qui commence...
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Salem secoua la tête, dans un geste désespéré pour chasser une mèche de cheveux qui lui chatouillait atrocement le visage. Son agitation ne passa pas inaperçue, en plein milieu d'une séance de méditation collective. Il souleva une paupière, juste assez pour voir le précepteur lui jeter un regard noir. Le visage du grand homme était si menaçant que Salem rougit en fermant les yeux, se concentrant de nouveau. S'ils avaient pu parler ou bouger, les autres élèves auraient surement eu des attitudes hautaines à son égard, ou des propos chargés de mépris.
Salem tenta de retrouver une contenance et, surtout, une impassibilité propice à la méditation. Le jeune garçon se laissa bercer par les respirations profondes de ses voisins, tendant l'oreille pour percevoir le moindre bruit. Les pas de novices marchant dans le cloître extérieur, le ronronnement d'un chat quelque part dans un couloir, le frottement de sa toge contre sa peau... Jusqu'aux battements de cœur, lents et réguliers, de Maëllys, assise à ses côtés. En parlant de cela, il n'avait jamais su clairement si ce bruit était bien réel ou le simple fruit de son imagination. Mais il se plaisait à entendre le cœur de son amie battre, devinant le sang pulser dans ses veines et la vie courir en elle. Il atteignit bientôt l'état de transe où, pas tout à fait endormi mais plus vraiment éveillé, son esprit s'ouvrait à toute chose. La sensation douce-amère de basculer, de glisser hors de son corps le fit frissonner. Et les images apparurent. Rapides, floues et mêlées les unes aux autres. Un sentiment d'abandon total. Il se laissa conduire d'image en image, n'essayant pas de faire le tri de peur d'être submergé. La vision le frappa de plein fouet. Une ville blanche, dont les murs clairs scintillent d'une lueur menaçante. Tout est calme, sans un bruit, sans un oiseau pour chanter, sans le vent pour secouer les branches des arbres. Et puis, un mouvement devant la porte principale. Comme si l'air se troublait, plus sombre alors, plus matériel. En un éclair, elles apparaissent. Formes noires, d'apparence humaine mais d'aura bestiale. Elles se jettent sur les gardes en faction devant la porte. Les huit hommes meurent en quelques secondes à peine, transpercés par des armes aux lames courbes, reflétant l'éclat malsain du soleil. L'un des assaillants pousse un cri rauque. Salem hurla, les yeux révulsés, dans la salle de méditation, sous les regards horrifiés de ses condisciples. Il le savait, il le voyait, en un autre lieu, comme s'il s'agissait du signal attendu. Une centaine, peut-être un millier de ces apparitions jaillirent du néant pour assaillir la ville de toute part.
« Comment osez-vous interrompre cette séance, Salem ? hurla maître Damonis, le visage rouge de colère en fixant Salem du regard. En plus de n’avoir aucun don, vous êtes à présent insolent ? J’espère pour vous que vous avez une excellente raison de briser la concentration de toute l’assemblée ! » - Je...Je... Excusez-moi, je ne me sens pas bien. » répondit-il, en essayant de reprendre ses esprits. Rien n’aurait pu préparer Salem à une telle vision d’horreur. Il en garda encore l’empreinte marquée au fer rouge sur ses pupilles, ainsi qu’une chair de poule qui ne quitta plus sa peau pendant de longues minutes. Comment allait-il pouvoir retranscrire cela à ses camarades ? Une armée entière d’ombres maléfiques assaillant les remparts de tous côtés, égorgeant n’importe quelle pauvre âme se trouvant sur son passage ? Est-ce que cette scène avait déjà eu lieu ? Ou est-ce que cela se passera dans les jours à venir ? Il était incapable de le dire. Personne n’allait croire ça. Cependant, une chose était sûre. Cette scène ne se déroulait pas à Arvania, mais dans la ville fortifiée de Kagara, non loin de là. Il fallait qu’il en parle à quelqu’un, et le plus vite possible. Tenant à peine sur ses jambes, il se releva sous l’œil inquiet de Maëllys. « Salem ! Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu as enfin réussi à voir quelque chose ? lui demanda-t-elle. - Non, non, pas vraiment… Maître Damonis, veuillez m’excuser. » Ne tenant pas compte de la remarque assassine que lui lançais le professeur de Vision, Salem se dirigea vers la porte de la salle. L’esprit encore embrouillé par le flot d’images qu’il avait vu, il entendit de nombreux murmures autour de lui. Rien d’étonnant. « Je dois être pâle comme un linge » pensa-t-il. Une fois dans le couloir de l’Institut, il décida d’aller voir la seule personne vers qui il pouvait se tourner dans ce genre de situation. Il dévala le grand escalier à tout allure, manquant au passage de renverser un étudiant assis sur les marches. Arrivé à destination, il essaya de reprendre ses esprits. Il passa une main tremblante dans ses cheveux, prit une longue inspiration, et frappa à la porte. « Oui, qu’y a-t-il ? » entendit-il au loin, en même temps qu’il ouvrait l’imposante porte en bois. « Ah, c’est toi, Salem. Pourquoi viens-tu me voir en pleine journée ? Est-ce que tu t’es encore fait renvoyer du cours du Professeur Damonis ? - Non père, ce n’est pas ça. Il faut que je vous parle, c’est important. » lui répondit-il en s’asseyant sur la chaise en face du bureau d’Octave Porter, sans y avoir été invité. « Tu sais très bien que je n’aime pas être importuné en pleine journée. Cela ne peut donc pas attendre ? - Justement non, cela ne peut pas attendre père. C’est à propos de Lucius. J’ai vu quelque chose lors de la phase de méditation. Je ne saurais pas dire si cela a déjà eu lieu, mais j’ai un pressentiment. Je sais que c’est lui ! C’est forcément lui ! » Le sang d’Octave ne fit qu’un tour lorsqu’il entendit le prénom de son fils ainé, Lucius. Hésitant, et sans prendre la peine de lever les yeux de son ouvrage, il demanda. « Qu’est-ce qui te fais dire cela ? Est-ce qu’il a essayé de te contacter récemment ? - Ce n’est pas ça, père. J’ai eu comme … une vision. J’ai été spectateur d’une scène complètement… invraisemblable, balbutia-t-il. Je ne comprends toujours pas comment cela a pu m’arriver. Moi qui ne parviens jamais à voir autre chose que ce qu’il se trame dans l’enceinte même de l’Institut. » En même temps qu’il parlait, Salem se leva de sa chaise et se mit à parler plus fort, une goutte de sueur perlant sa joue. « C’est arrivé si soudainement. J’ai vu des formes noires, semblables à des démons sortis tous droit de l’imaginaire d’un esprit fou ! J’ai mis du temps à comprendre, mais cela m’est apparu aussi clair que de l’eau de roche. Je les avais déjà vues quelque part, ces ombres-là. Vous savez très bien de quoi je parle, père. » Salem pose ses mains sur le bureau de son père, et le fixa du regard. Sa voix baissa d’un ton, laissant paraître un début de sanglots. « Je parle des dessins de Lucius, ceux que l’on a retrouvés dans sa chambre, lorsqu’il s’est enfui il y a 7 ans… Et le pire dans tous ça, c’est que ces démons existent vraiment ! Ils ont tué les gardes postés le long du mur d’enceinte de Kagara! Je suis sûre que c’est lui, père. Lucius est rentré, et il est plus fort que jamais. Il faut faire quelque chose ! » Octave n’en croyait pas ses oreilles. Comment son fils a-t-il pu voir tout cela si soudainement, alors qu’il ne présentait aucune prédisposition à l’art de la Vision ? Et comment peut-il se souvenir des dessins de son frère, lui qui était si jeune ? Après un long silence, Octave poussa un long soupir en essayant de ne rien laisser transparaître de ses émotions, et dit : « Non Salem, calme-toi. Tu t’es certainement endormi pendant le cours, comme à chaque fois. Ce devait être un rêve et rien de plus. Et si tu disais vrai, nous aurions déjà entendu quelque chose de la part des hautes autorités de la ville. File à présent, et cesse de m’importuner avec tes histoires. » Salem n’en revenait pas. Comment son père pouvait-il refuser de l’écouter dans un moment pareil ? « Mais père, je vous assure que cela est vrai ! J’ai tout vu, j’ai même ressenti un froid glacial jusqu’au plus profond de mon être lorsqu’une de ces entités a poignardé l’un des gardes sur la tour. » Octave leva les yeux vers son fils, et soupira à nouveau. « Arrête Salem, je ne veux plus rien entendre. Retourne en cours avant que je ne perde patience une bonne fois pour toute ! Et ne colporte pas de fausses informations, tu risques d’affoler tout le monde sans raisons. Laisse-moi à présent. » Le cœur serré et les yeux au bord des larmes, Salem se dirigea vers la porte et la claqua de toute ses forces en quittant le bureau de son père.
***
Octave Porter resta un long moment comme paralysé, assis derrière son bureau, le regard perdu dans les manuscrits qu’il avait devant lui. Il n’arrivait toujours pas à réaliser ce qu’il venait d’entendre de la bouche de son fils. Son aîné Lucius serait encore vivant ? Et de retour après tant d’années ? En levant les yeux, son regard fut attiré par le portrait de famille qui trônait sur le mur en face de lui. Un portrait qu’il avait commandé il y a de cela plus de 15 ans, lors de la naissance de Salem. Le petit était lové contre sa mère, et Lucius, adolescent, posait fièrement au côté de son père. D’aussi loin que remonte ses souvenirs, Octave avait toujours eu une préférence pour Lucius. C’était un petit garçon à l’imaginaire débordant, tout comme lui au même âge. Dès que son emploi du temps le lui permettait, rien ne lui faisait plus plaisir que de prendre Lucius avec lui pour explorer les nombreuses ruelles d’Arcania ainsi que la campagne environnante, à la recherche de lieux inédits. Malheureusement, tout changea brusquement à la mort de son épouse, Rose. Lucius se renferma alors sur lui-même. Il ne parlait plus à personne, et ne prenait même plus la peine de se rendre à l’Institut. De nombreuses fois, Octave dut parcourir Arvania afin de pouvoir le retrouver, le plus souvent assis aux abords du fleuve ou dans un parc à lire de nombreux ouvrages. C’est à cette période que le jeune Lucius commença à s’intéresser aux arts obscurs. Naturellement doué pour la magie, il avait toujours brillé lors de ses années d’études à l’Institut, notamment dans l’art de la Guérison. Mais au plus grand désespoir d’Octave, sa belle magie s’était assombrie. Il avait bien essayé de le ramener à la raison, mais en vain. La veille de sa disparition, Octave le trouva assis dans sa chambre au centre d’un dessin complexe tracé à la craie, une mare de sang à ses pieds, les yeux révulsés. Il se jeta alors sur son fils sans même réfléchir, afin de lui porter secours. Mais il n’arriva pas à l’atteindre. Il fut comme frappé par une onde invisible qui le projeta en arrière. Lorsqu’il releva la tête, son fils avait disparu.
***
« Crois-tu que nous devrions réunir l’ensemble de la troupe, afin de pouvoir lancer l’attaque dès ce soir Lucius ? demanda Elatha, inquiet. - Ne soit pas si préoccupé, mon ami. Tout se passe comme prévu. Laissons les mercenaires que j’ai invoqué faire leur travail. La première attaque a été un franc succès, je l’ai vu. Ils doivent à présent se diriger vers les cachots. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne trouvent sa cellule. Une fois libéré, Tahil pourra enfin nous rejoindre et nous passeront ensuite à la seconde phase de notre plan. Sois patient. - Si tu le dis. J’espère juste que tous ces efforts ne seront pas vains. » Elatha fixa Lucius. Il était admiratif du sang-froid à tout épreuve de son compagnon. Ce plan-là, ils l’avaient imaginé et mis en place ensemble. Ils avaient parcouru la région de fond en comble afin de pouvoir réunir tous les ingrédients nécessaires à son exécution, et ce depuis des mois. Ils avaient réussi à rassembler de nombreux hommes de main, au prix de grands sacrifices. Mais ce qui leur manquait, c’était la présence du meilleur télépathe de la région d’Elios. Tahil était un insupportable vantard, certes, mais son don en matière de télépathie était inégalé. Fils d’un ancien chef des renseignements de la cité, il avait connu Lucius et Elatha au cours de leurs études. L’un de ses faits d’armes les plus connus fut la manipulation très jeune de certains enseignants afin que ceux-ci lui permettent de passer d’une année à l’autre sans avoir assister une seule fois à l’un ou l’autre de leur cours. Mais son plus grand défaut était son amour de l’argent. Il était retenu prisonnier dans les sombres cachots de la prison de Kagara pour des faits de manipulation mentale. Voulant sans cesse faire croitre sa fortune personnelle, il avait usé de sa magie pour gagner des paris. C’était sans compter sur l’efficacité des régulateurs, qui étaient à sa poursuite depuis plusieurs mois, et qui réussirent l’exploit de le mettre aux fers alors qu’il assistait à une course l’été dernier. La puissance de la magie de Tahil était sans pareille, et elle était indispensable à la suite du plan. Il fallait que les ombres réussissent à le libérer au plus tôt. Soudain, l’un des gardes surgit dans la pièce. « Maîtres, venez vite ! » Lucius et Elatha se levèrent à la hâte et descendirent à toute vitesse les marches qui menaient à l’entrée de la maison. Ils découvrirent alors Tahil, inconscient, couché sur le parvis de la porte, les vêtements en lambeaux et tachés de sang. Elatha se précipita vers le jeune homme et s’agenouilla auprès de lui. Il lui prit la main, ferma les yeux, et laissa son esprit entrer en contact avec celui de Tahil. Il vit alors très distinctement les images de son évasion. Il ressenti sa crainte, lors de la vision terrible des mercenaires qui volaient en direction de sa cellule, assassinant au passage tout garde qui cherchait à défendre la prison. Il vit les effusions de sang, il entendit les cris de douleur, et il sentit la force incroyable de ces créatures lorsque celles-ci agrippèrent fermement Tahil pour le faire sortir de la prison. Affaibli par le peu de nourriture qu’il avait reçu et les mauvais traitements infligés par ses geôliers, Tahil s’évanouit rapidement lors de son transfert. Elatha rouvrit les yeux. « Il est très faible, Lucius. Je ne sais pas s’il tiendra encore très longtemps. Nous devons faire vite. Sers-toi de ta magie, je t’en conjure ! » Lucius n’attendit pas une seconde de plus et remonta ses manches, comme il avait l’habitude de faire avant de pratiquer la magie. Il écarta lentement ses mains, les paumes levées vers le ciel, prit une profonde inspiration et se mit à murmurer lentement une incantation qu’Elatha ne reconnaissait pas. Et c’est à ce moment-là que le tatouage en forme de corbeau sur le bras de Tahil se mit à rougir.
Octave Porter était posté à sa fenêtre, observant avec délectation le coucher de soleil, dont les derniers rayons venaient caresser les bâtisses d’Arvania blanchies à la chaux. Il souffla, soulagé : on ne lui avait pas rapporté d’offensive à Kagara. Il se refusait de toute manière à croire à un réveil des forces maléfiques et avait tant bien que mal essayé d’oublier les confidences effectuées par son fils cadet. Aucun mage n’oserait user des techniques de la magie noire, et ce en plein jour aux yeux de centaines voire de milliers d’individus. Les lois « Fascinantis » ne le permettaient plus.
Elles avaient été adoptées dans le pays il y a une centaine d’années afin d’assurer la cohabitation paisible et pérenne entre les Fascinans, les individus prédisposés à la pratique de la magie, et les Ningens, ceux qui n’avaient aucun don pour cet art ou pire encore, se refusaient à croire en l’existence de l’autre catégorie. La région d’Elios, la plus vaste étendue du pays de Scaldia, était considérée comme la terre originelle des Fascinans et en accueillait subséquemment un très grand nombre, ce qui leur permettait d’y jouir d’une plus grande liberté. Nier que la protection de leur peuple avait également été une motivation majeure pour l’adoption de ces lois par les Fascinans serait un mensonge. On avait appris récemment par ci et là l’occurrence de quelques infractions mineures dans Scaldia. Toutefois, celles-ci avaient été commises hors la région d’Elios par des Ningens, qui guidés par leur frustration en venaient à s’attaquer à des êtres humains qui leur semblaient supérieurs. Ces lois de régulation maintenaient une harmonie nécessaire entre les deux peuples et y contrevenir constituait une menace à cet équilibre certes ancien, mais fragile. Non, cela était purement impossible et Octave se refusait d’autant plus à croire que cette rébellion serait menée par son fils Lucius, dont il a tant pleuré la disparition. Il rentrait chez lui, ses tergiversations diurnes faisant cogner le sang dans ses tempes. Son fils Salem semblait s’être enfermé dans sa chambre. Vu la tournure qu’avait prise leur entrevue, il ne lui adresserait pas la parole pendant de nombreux jours. C’était un des avantages de leur demeure, sa taille et son nombre de pièces permettait d’y vivre concomitamment sans ne jamais s’y croiser si on le voulait.
A peine arrivé, sa domestique l’informa que le Gouverneur Niklas de Kagara voulait lui parler. Il demanda à prendre l’appel dans son bureau et remercia la brave dame à son service depuis son veuvage.
- « Octave, ce n’est pas de gaieté de cœur que je t’appelle », affirma Niklas. - « Et bien quel enthousiasme mon ami ! » plaisanta Octave Porter. « Je n’attendais pas un appel de ta part … » Niklas coupa alors la parole au directeur de l’Institut : - « Octave, écoute-moi attentivement, la situation est grave. Notre Cité de Kagara a été attaquée ce matin-même par des Créatures de la magie noire ancienne : des Umbras. ». Le directeur se crispa un instant à l’énoncé de ces paroles : la vision de Salem s’avérait juste. Octave Porter réussit tout de même à prendre un air surpris et prononça d’un ton grave que requérait la situation : - « Dis-moi en plus mon ami… ». - « Tout s’est déroulé très vite » continua le Gouverneur. « Très peu de témoins vivants subsistent ; leur discours était tellement incohérent qu’on a dû recourir aux télépathes parmi les Régulateurs pour comprendre ce qu’il s’était réellement passé ». Le Gouverneur s’appliqua alors à raconter à Octave Porter de manière chronologique et détaillée le déroulement de l’attaque, permis notamment par le sondage de la mémoire des victimes, vivantes ou mortes. Bien que sa voix fût neutre et le flux de ses paroles constant, Octave Porter réussit à y déceler une certaine inquiétude, notamment causée par le fait que des Ningens avaient péri dans l’attaque. Cela signifiait qu’il devrait s’en expliquer plus tard auprès du Palais Présidentiel. - Le Gouverneur continuait : « A l’instant où je te parle aucune information concernant la signature maléfique de cette offensive n’a été diffusée en dehors de la Cité. La dernière chose dont j’ai besoin est la création d’une situation de panique et anxiogène chez nos concitoyens. » Le Directeur acquiesça en silence et s’entendit lui répondre d’une voix calme et apaisée, qui contrastait avec la réalité de son état émotionnel : - « Laisse-moi en informer les Sages de notre peuple et les interroger à ce sujet. Je reviens vite vers toi mon ami ». Les dernières paroles du Gouverneur tombèrent comme un couperet : -« Octave je n’avais pas fini », balbutia-t-il d’une voix mal assurée. « Je ne t’appelle pas seulement en ta qualité de Directeur de l’Institut. Je ne puis affirmer avec certitude le but réel de ces événements malheureux, mais sache que durant l’attaque Tahil a été emporté par les Créatures. Tout le monde connait ses méfaits, mais il me semble qu’il avait été mêlé à la disparition de ton fils aîné, Lucius ».
Une fois son entretien avec le Gouverneur terminé, Octave Porter se rendit compte que son corps avait réellement subi l’horreur du récit : tous ses muscles étaient contractés, non sans créer une certaine douleur. Il se prit la tête entre les mains et respira profondément. Il ne pouvait plus le nier : l’arrivée des Umbras dans Kagara officialisait le retour d’un ordre de Fascinans pratiquant la magie obscure. Il devait cependant mener sa propre enquête, non pas sur l’identité et les motivations des mages à l’origine de cette attaque, mais sur la possible survie de son fils Lucius.
Dès qu’il entendit son père raccrocher, Salem enleva son oreille de la porte du bureau et s’éloigna sur la pointe des pieds.
***
Tahil avait vaguement repris conscience. Il peinait à se redresser et à garder ses yeux ouverts plus d’une dizaine de secondes. Il se remémorait les quelques bribes de son échappée : des cris et du sang principalement. Sur ses sauveurs, Tahil n’avait pas d’opinion. Il sentait encore leur toucher froid sur sa peau, la force de leurs membres d’un noir vaporeux. Où était-il à présent ? Était-il le seul à avoir pu s’échapper ? Il l’ignorait. Ses yeux se révulsèrent et il retomba dans un état de torpeur.
La porte s’entrouvrit.
- « Il est encore trop faible. Il ne dispose pas d’assez d’énergie pour faire usage de ses dons de télépathe », soupira Elatha. « Qu’allons-nous faire ? » demanda -t-il. - « Patienter » lui répondit Lucius, le regard fixé sur son compagnon allongé sur le lit. - « Une attaque des coffres de la Grande Bibliothèque reste toujours possible, il nous faudra seulement utiliser la force et non la ruse. » proposa Elatha. - « Et pourtant, ce n’est pas ce que nous avions convenu. Le peuple doit déjà être apeuré suite à l’attaque qui s’est déroulée à l’aube. Or nous voulons que notre cause serve de levain à la révolte des Fascinans et non qu’ils nous rejettent ! » rétorqua Lucius. Encore une fois, le Maître avait raison. « Effectivement, rien ne presse. Personne ne semble être informé de l’attaque de Kagara, ce qui joue en notre faveur » se réjouissait Elatha. - « Regarde comment tes subalternes l’ont traité… » soupira Lucius. Elatha ne savait pas comment Tahil allait réagir une fois réveillé et en pleine possession de ses fonctions cognitives. La dernière fois qu’ils s’étaient vus, c’était en ennemis. Angoissé à cette idée, il prit congé. Lucius s’assit au bord du lit, prit la main du nouvel évadé et mit côte à côte leurs deux tatouages. Ceux-ci représentaient leur animal totem, homonyme bestial et spirituel du sorcier qui le portait, gravé dans la peau au cours d’un rituel sacré mêlant chants, danses et lumières de feu. Le symbole était choisi par les mages les plus sages, les Moires, en fonction de la personnalité du sorcier mais également de la destinée qu’il devait accomplir. Chaque totem disposait d’une facette charitable et bienveillante ainsi que d’un côté moins lumineux, et pouvait pousser l’hôte qui le portait à commettre l’irréparable pour des besoins purement égoïstes. Cette imprévisibilité n’était pas compatible avec la cohabitation des Ningens et certains percevaient ce rite comme un acte de barbarie qui détonnait dans ce monde moderne, causant son abandon. « Le début du déclin de mes semblables… » pensa Lucius.
Le symbole du corbeau s’imposait pour Tahil, oiseau noir qui reflétait l’intelligence et l’audace, mais également la tromperie et la manipulation. Lucius connaissait les significations contradictoires de son propre animal totem : la Guérison, alliée de la Force de la Vie, à laquelle s’oppose la Transformation, régie des forces primales obscures. Lucius contempla la Caducée gravée sur son avant-bras droit et la frotta délicatement avec la paume de sa main gauche.
***
Octave Porter arriva de manière matinale à son bureau. Il demanda immédiatement à son secrétaire de prévenir les Moires de sa visite imminente. Les Moires étaient les trois mages les plus sages et savants parmi les Fascinans et disposaient en cette qualité d’un certain contrôle sur les mesures spatiales et temporelles. Ils résidaient dans un temple situé dans la ville d’Arvania, près de l’Institut.
Lorsqu’il pénétra dans son antre, l’atmosphère était pesante, et la chaleur des bougies n’arrangeait rien. Celles-ci avaient également pour effet de créer des jeux de lumières sur les visages impassibles des Moires, si bien qu’il était impossible d’y déceler une quelconque émotion. Octave Porter les informa sur l’attaque qui s’était déroulée la veille à Kagara et tenta de les consulter afin de savoir s’ils avaient eu des Visions prémonitoires de cet événement et indirectement sur le retour de Lucius.
Ceux-ci ne semblèrent pas percevoir la gravité de la situation. Ils restèrent silencieux de longues minutes : Octave avait l’impression en réalité qu’ils dialoguaient entre eux par la psyché, l’excluant complètement de leur débat. Ils se contentèrent finalement de le remercier de sa venue et le prièrent d’informer les Conseillers de l’Ordre qu’ils étaient tous attendus sans faute à la première lueur du jour demain matin.
- « Demain matin », pensa intérieurement Octave en sortant du Temple, « c’est bien trop tard ! ». Les Moires ne semblaient avoir eu aucune vision relative à l’attaque ou au retour de Lucius, mais il n’en était pas certain.
Octave retourna à son bureau, frustré. Une fois arrivé, il réfléchit longuement en se frottant les tempes et se remémora la dernière phrase du Gouverneur sur l’enlèvement de Tahil. Il s’était toujours demandé si l’admiration de son fils Lucius pour son camarade télépathe avait pu le décider à s’intéresser à la Magie Noire. II n’en avait jamais été persuadé puisqu’après tout ces deux-là n’étaient jamais sans leur troisième compère, Elatha. Celui-ci avait brillé dans ses études et assistait désormais le Gouverneur en qualité de Secrétaire des Régulateurs. En outre à l’époque où il n’était qu’un simple Régulateur, il avait lui-même contribué à l’arrestation de Tahil. « Devrais-je m’entretenir du contenu de la vision de Salem avec lui ? », s’interrogea Octave. Si Lucius était en ville, Elatha en aurait été tant informé par sa position dans la hiérarchie des Fascinans, que questionné à cet égard en sa qualité d’ancien camarade. Octave se décida à le joindre et demanda à s’entretenir immédiatement auprès de son secrétariat, prétextant devoir prendre des mesures urgentes pour l’Institut qu’il dirigeait.
- « Bonjour Elatha », dit Octave Porter d’une voix claire et vigoureuse, « je connais les circonstances chaotiques actuelles mais il me faut m’entretenir avec toi ». Octave Porter avait gardé un comportement paternel envers Elatha, ce dernier ayant perdu ses deux parents en même temps que lui-même s’était retrouvé veuf.
- « Bonjour Monsieur Porter », s’empressa de répondre Elatha, « j’imagine que vous avez eu vent des événements de ce matin et que vous m’appelez à ce sujet. En quoi puis-je aider le Directeur de l’Institut ? ». Bien qu’il l’eût connu à titre privé et s’était rendu maintes fois dans sa demeure étant jeune, Elatha se refusait à tutoyer le Directeur de l’Institut et à l’appeler personnellement par son prénom.
- «Certes Elatha, l’objet de mon appel est lié à l’apparition des Umbras. Mais il ne concerne pas directement la sécurité de l’Institut et de ses étudiants. A vrai dire, je voudrais t’exposer une nouvelle dont je préfèrerais m’entretenir seul à seul. » Elatha se crispa un instant, mal à l’aise. Il décida d’éluder la requête du Directeur. - « Monsieur Porter si votre appel ne concerne pas l’Institut, comme vous l’avez rappelé je suis débordé mais un membre de mon équipe se fera un plaisir de … » - « Elatha, j’insiste », coupa sèchement Octave, « c’est à propos de Lucius. Je te demande une faveur en son souvenir, qui n’en est d’ailleurs peut-être plus un… » Elatha fut pris de court. Il s’inquiéta réellement de la tournure que pouvait prendre cette conversation. Avait-il été démasqué ? Il avait pourtant été précautionneux dans la double vie qu’il menait depuis que Lucius avait repris contact avec lui, sans que cela ne lui coûte trop d’efforts d’ailleurs. - « Je vous propose dans ce cas de nous retrouver ce soir en ma demeure, nous y serons plus tranquilles. » - « J’apprécie et accepte ta proposition », répondit Octave d’une voix satisfaite. Elatha raccrocha et se mordit la lèvre, espérant n’avoir pas commis de négligences si près du but… Le plan était maintenant en marche et il ne voulait pas être tenu responsable de son échec.
Il était rentré chez lui une bonne heure avant la venue d’Octave Porter et avait envoyé un de ses disciples chercher Lucius afin qu’ils s’entretiennent ensemble de l’issue à donner à cette entrevue. Contrairement à son camarade, Lucius ne voyait pas de mauvais présages en la venue de son père, mais au contraire une opportunité de poursuivre le plan ! Il rassura son compagnon et lui dit de l’accueillir comme convenu
Octave Porter se présenta au rendez-vous, ponctuel comme à son habitude. Il pénétra dans l’appartement aux plafonds hauts et aux murs couleur crème, auxquels pendaient de nombreux tableaux. Octave fut conduit dans un petit bureau coquet ; la pièce regorgeait de livres de tout genre disposés sur de grandes étagères. Devant la cheminée, dans laquelle brûlait un maigre feu, s’affrontaient deux fauteuils de couleur bleu nuit dans lesquels Octave et son hôte prirent place. Le Directeur, tendu, déclina la proposition de thé et préféra un alcool fort, pour se donner du courage. Elatha l’accompagna tout en se préservant de boire une gorgée du liquide doré, afin d’être certain de garder une contenance appropriée face aux confidences de son invité. Une fois les politesses d’usage exprimées, Octave Porter se décida enfin à révéler l’objet de sa venue :
- « Elatha, j’ai eu une vision récemment dans laquelle mon fils Lucius serait sur les hauteurs d’Arvania, vivant et vigoureux ». Octave préférait pour le moment taire l’identité de son fils Salem. Elatha gardait le silence et inclina la tête, invitant son interlocuteur à poursuivre. « Si je ne me réjouis pas entièrement de cette nouvelle, c’est que la vision en disait plus. Il serait le sorcier ayant invoqué les Umbras. Si cela se révélait vrai, je le soupçonne également d’avoir permis l’évasion de Tahil, afin de l’avoir auprès de lui. Mais peu importe : j’ai besoin de savoir si mon fils aîné est en vie ! Les télépathes des Régulateurs auraient-ils vu un souvenir permettant de corroborer le contenu de cette vision ? »
Elatha assimilait les informations communiquées. Son esprit était à présent rempli de nombreuses questions, auxquelles il n’avait pour l’instant pas de réponse. « Le père de Lucius en sait plus qu’il ne le faudrait » pensa-t-il.
Octave Porter attendait avec impatience une réaction de la part de son hôte, qui restait immobile. Son bouillonnement intérieur fut de courte durée. Il sentit le liquide de ses veines se glacer au son de paroles prononcées dans un seul souffle, par une voix qu’il ne connaissait que trop bien : « Ta vision était juste, Père... »
Salem fulminait dans sa chambre. Il avait réussi à capter quelques bribes des conversations de son père. La première avec le gouverneur Niklas de Kagara lui avait confirmé la véracité de sa vision : il y avait bien eu une attaque, et elle avait dû dévastatrice puisque très peu de témoins y avaient survécu. Grâce à son ouïe qu’il pouvait contrôler et focaliser à sa guise par sa magie, il avait également pu entendre que son frère Lucius était mêlé à l’assaut. Son implication au massacre n’était pas établie mais il ne doutait pas du camp choisi par son frère.
Salem était jeune à l’époque, il se souvenait de l’aura sombre de la chambre de Lucius. Il avait l’interdiction de s’y rendre, et cela encore plus aujourd’hui maintenant que son père avait scellé la pièce par un des sorts de sa confection. Pour autant, Lucius n’avait jamais été cruel envers lui, au contraire. Il gardait l’image d’un grand frère lointain, souvent perdu dans ses pensées mais qui ne manquait pas de l’écouter ou de le soigner à la moindre égratignure. Le décès de leur mère l’avait assombri, il l’avait vu des mois durant plancher jusque tard dans la nuit sur des grimoires anciens pour trouver un moyen de la guérir. Sa haine de l’injustice avait atteint son paroxysme : pourquoi sa mère, une personne douce et tournée vers les autres, devait-elle mourir alors que certains aux desseins beaucoup moins altruistes continuaient de vivre ?! Salem ne l’avait plus reconnu les dernières semaines avant sa disparition. Bien qu’elle les ait déjà quittés, il s’était mis en tête de défier la mort, de la faire revenir parmi eux.
Octave Porter avait quitté la maison précipitamment une fois son second appel terminé pour rejoindre Elatha, l’ancien ami de Lucius. Salem ne l’avait jamais apprécié : affable et effacé, il avait su flatter les bonnes personnes plus qu’il n’avait brillé par son intelligence pour en arriver au poste de Secrétaire des Régulateurs. Toutefois le fait qu’il l’appelle lui prouvait que son père prenait sa vision au sérieux et n’écartait pas l’implication de son frère à présent. Il doutait toutefois de l’aide d’Elatha : son frère et lui n’étaient plus en contact depuis bien longtemps. Le Secrétaire avait été par ailleurs plus un suiveur qu’un véritable ami quand ils étaient enfants.
Le directeur de l’Institut parti, son cadet entreprit de mener lui aussi son enquête. Tous le pensaient peu dégourdi, aux compétences magiques frôlant celles des Ningens. Il savait qu’ils étaient nombreux à s’interroger sur sa présence au sein du second cycle de l’Institut et à le soupçonner de bénéficier d’un passe-droit familial. Il n’avait certes pas développé de talent particulier et disposait des qualités magiques communes à la plupart des Fascinans mais Salem ne s’en inquiétait pas outre mesure. Il débordait d’idées comme en témoignait ses inventions qui envahissaient le grenier de la maison, son atelier, et il n’avait pas besoin de l’approbation de ses pairs pour s’épanouir. L’amitié de Maëllys lui suffisait amplement.
Il vérifia d’un coup d’œil le hall d’entrée et le corridor : la voie était libre. Il s’empara de son sac, d’un carnet et d’un stylo, emprunta le couloir par lequel plus personne ne passait pour découvrir ce que cachait la pièce close depuis plusieurs années.
***
Les dernières lueurs du soleil disparaissaient derrière les tours et bâtisses de la cité, la colorant d’une teinte chaude orangée. Le chef de garde en charge de la protection des Moires et plus particulièrement du Conseil de l’Ordre lorsqu’ils se réunissaient s’assura une dernière fois de la présence de ses hommes et femmes à leur poste puis vérifia l’ordre des rondes jusqu’au lendemain. Le Conseil ne se réunissait qu’en de rares occasions et toujours selon un planning arrêté des mois à l’avance. Sa tenue précipitée le lendemain ne présageait rien de bon, la situation devait être grave. On lui avait expressément demandé de veiller à ce que la rencontre se déroule sans accroc et suive le plan prévu mais rien sur les raisons d’une réunion de dernière minute. Les gardes imaginaient tous les scénarios notamment celui d’un conflit politique avec les représentants des Ningens – les rumeurs disaient que la situation n’était pas au beau fixe.
S’apprêtant à rentrer dans son bureau, le chef de garde tendit sa main pour attraper la poignée de porte quand il sentit un vent froid l’envahir, le dévorer de l’intérieur jusqu’à le rendre aveugle et sourd à ce qui l’entourait mais aussi à ses propres pensées. Sans contrôle, ni conscience de ses gestes, il fit demi-tour et ses pieds le menèrent jusqu’au centre de sécurité. Il posa la paume de sa main sur le crystal central qui s’illumina sous ses doigts. Il prononça quelques mots, pressa son majeur sur une partie de la surface polie de la pierre. Le regard toujours éteint, il dirigea ses pas vers les sous-sols du bâtiment après avoir effacé toutes traces de son passage. Il s’approcha d’une porte massive normalement verrouillée et réussit à l’entrebâiller sans qu’aucune alarme ne se déclenche. Le chef de garde se réveilla subrepticement à son bureau. « Tiens, j’ai dû m’assoupir » s’étonna-t-il. Il partit à la rencontre de ses gardes, craignant que ce manque d’attention puisse être la cause d’une faille ou d’une erreur qu’il aurait laissé passer lors de sa ronde. Mais rien, tout était en place, prêt pour le Conseil de l’Ordre du lendemain matin.
***
Maëllys était sortie de l’Institut depuis un moment déjà. Son meilleur ami avait filé pendant le cours et n’était pas réapparu, elle s’inquiétait pour lui. Il n’était pas du genre à vouloir attirer l’attention, bien au contraire : il préférait coller à l’image qu’on lui prêtait et qu’on le laisse tranquille mener ses expériences de son côté. Quant à elle, c’était tout l’inverse. Petit prodige de la magie, elle avait hérité du don de lévitation qui se transmettait aux femmes de sa famille. D’un naturel enjoué, elle s’attirait la sympathie des autres très rapidement. Son rire tonitruant était toujours suivi de nombreux autres tant il était contagieux. Elle s’était pourtant très vite lié d’amitié avec Salem, une amitié naturelle où les deux comparses pouvaient être eux-mêmes sans peur du jugement de l’autre.
Son ami introuvable dans l’Institut, elle était rentrée chez elle récupérer quelques affaires pour se rendre à son entraînement de combat fasciens. Cet art ancestral mêlait souplesse, agilité et limitait le corps à corps à des coups précis et choisis. Maëllys aimait la concentration que cela requérait, elle en ressortait toujours l’esprit beaucoup plus clair.
- Alors ta journée ? lui demanda son père en lui tendant un fruit. - Ça va, une journée comme une autre… Qu’est-ce que tu nous prépares ? - Minute papillon, retire tes doigts de ce saladier ! Tu en profiteras ce soir avec ta mère. - D’accord, d’accord, maugréa-t-elle en croquant sa pomme. D’ailleurs, elle est où maman ? - On évite de l’ébruiter mais ta tante ne va pas bien. La semaine passée, presque l’entièreté d’une de ses réserves a été dérobée, une de celle qui contenait les ingrédients et objets pour les rites des Moires. Maëllys ne mit pas plus de quelques secondes à faire le lien entre cette information et la vision de Salem. Même si elle ne savait pas de quoi il en retournait exactement, la lueur de panique dans le regard de son ami avait suffi à l’alarmer.
- Comment ça, on lui a volé tout ça sous le nez des régulateurs et des gardes qui protègent l’endroit ? Il s’agit quand même de la plus grande réserve du pays ! - Un mystère, une enquête est en cours mais rien. Garde le pour toi, il ne manque pas que des racines de Rakya sans valeur, mais plutôt des poudres Tyïs - tu sais ces grains colorés que l’on utilise pour renforcer les pouvoirs des runes – et des tubercules de Martiölu, bien connues pour les philtres métamorphes manquent aussi à l’appel. En somme toute, des produits qui valent des millions sur le marché noir. Et.. Son père, toujours un peu bavard, continuait d’exposer les faits et tous leurs détails tout en malaxant sa pâte à tarte. Il ne voyait aucune raison de cacher ces éléments à sa fille et cette affaire serait pour lui vite réglée. Il n’y avait eu aucune intrusion, aucune alarme déclenchée : le coupable venait de l’intérieur et ne tarderait pas à être découvert.
La jeune fille avait un tout autre pressentiment et finalement décida de se rendre directement chez Salem : elle sentait qu’il était urgent qu’elle se rende chez lui pour lui en faire part.
***
Elatha ferma la porte de la cellule improvisée derrière lui. Il avait aménagé cette pièce aveugle dans l’aile droite de sa maison de famille. Il n’y avait rien à l’intérieur, à part un lit et le corps d’Octave Porter inconscient comme le lui avait demandé Lucius. Il s’exécutait machinalement, persuadé que leur cause était la bonne : ils se battaient pour la justice et la liberté, non ? Parfois, il avait peur des plans de son compère aux cheveux sombres dont il n’osait contredire les décisions. Il se sentait néanmoins membre d’une équipe et part intégrante d’un projet supérieur qui les dépassait tous.
C’était mieux que ce sentiment de vide qui résonnait en un écho infini en lui depuis toujours. Il ne croyait en rien et s’était assuré du succès de sa carrière en espérant se trouver lui-même, en vain. Il avait gravi les échelons sans en retirer beaucoup de joie ou de fierté et n’avait jamais réussi à nouer des liens profonds avec son entourage.
Aujourd’hui, il avait un but et il comptait bien arriver à ses fins. Il avait minutieusement suivi les indications données : il avait préparé une mixture verdâtre à laquelle il venait d’ajouter une mèche de cheveux d’Octave. Ainsi, demain matin, il boira ce breuvage et sera présent au Conseil de l’Ordres, sous les traits du directeur de l’Institut. Grâce à Tahil qui avait tout juste repris assez de forces pour contrôler un garde et désactiver la protection d’une des entrées cachées du bâtiment, l’assaut serait aisé. Après cet effort intense, il se reposait dans une chambre d’ami. Seul lui était capable de prendre le contrôle d’une personne précisément située à des kilomètres – le plan avait été modifié mais tout se déroulait à la perfection.
Ce frisson, cette tension, cette excitation, enfin Elatha les ressentait. Il avait hâte que le soleil se lève.
***
Salem avait travaillé ces derniers jours sur un mécanisme ingénieux qui mêlait magie et technologie ningens. Un petit objet fait de plomb – métal hautement perméable à la magie – et de plumes d’Acaryx envoûtées qui devrait lui permettre d’ouvrir la porte le temps de pouvoir se faufiler dans la chambre de son frère. Au pire, si cela ne fonctionnait pas, son père était déjà parti et ne l’apprendrait qu’à son retour. Il installa l’artefact, l’actionna et s’éloigna d’un mètre au cas où le sort résisterait et ferait voler en éclats son invention. Au bout de quelques secondes, un clic retentissant se fit entendre suivi d’un éclair bleu : la porte venait de s’ouvrir ! Salem se glissa à l’intérieur avant que le charme verrouillant la porte ne se réenclenche.
Il eut la sensation d’être projeté dans le passé, le temps s’était arrêté dans la pièce : tout était exactement comme dans ses souvenirs. Le lit, la bibliothèque, l’armoire jusqu’à la pile de chaussettes que Lucius avait pour habitude de laisser traîner au bout de son lit, rien n’avait bougé. Par contre, aucune trace de ce fameux jour où il s’était adonné à la magie noire. Salem retrouva ses dessins d’enfant que son frère avait précieusement conservés et accrochés près de son bureau. Il s’extasia avec la même admiration qu’autrefois devant la ribambelle de coupes remportées par son frère. Elles illustraient ses talents, que ce soit au Malück (jeu d’échecs fascinans) ou au combat fasciens. Un pincement au cœur, il ne s’attarda pas devant la photographie de Lucius et de sa mère, tournés l’un vers l’autre souriants, qui trônait sur la table de chevet.
Il poursuivit son exploration, et c’est au moment où il pensait baisser les bras qu’il remarqua une ligne continue floue en dessous de la fenêtre. Le sort devait dater et avait dû perdre en vigueur au fil des ans, une simple incantation suffit à révéler une pile de livres. Salem attrapa le premier, tâché de sang, celui dont s’était servi Lucius avant de se volatiliser. Il le feuilleta et se demanda comment son frère avait pu se le procurer : les rites expliqués étaient plus maléfiques les uns que les autres.
Il tomba finalement sur ce qu’il cherchait, quelque chose que lui seul pouvait reconnaître car il avait été l’unique témoin de la scène. Il revoit à travers l’illustration de cette page l’ombre de cette créature et ses caractéristiques glaçantes sur le visage de son frère. Ses yeux rouges, ce sourire carnassier, il les avait vus passés sur la face de son frère l’espace de quelques secondes avant qu’il ne redevienne normal et soit surpris par son père. Ensuite, il avait disparu de leurs vies.
Maëllys parcourait au pas de course le chemin la menant de chez elle au domicile de son ami, les mains fermement grippées aux bretelles de son sac à dos. Afin de ne pas alerter son père de ses intentions, elle fit comme si elle se rendait à l'entraînement de combat fascien. Ses longs cheveux brun auburn, remontés en queue de cheval, ondulaient de droite à gauche au rythme de son pas cadencé. Malgré la gravité de la nouvelle qu'elle s'apprêtait à révéler, son regard noisette portait inlassablement l'éclat du même sourire quasi constant de ses lèvres joyeuses. Et toujours une myriade de taches de rousseurs constellait son bout de nez retroussé portant encore la marque de l'enfance. Malgré son allure sportive, la jeune fille arborait une féminité fraîchement déployée qui ne laissait pas les garçons de son âge indifférents...à l'exception de Salem qui la regardait toujours comme son meilleur pote ! C'est aussi ce regard constant sur elle qui la rassurait et instaurait entre eux deux ce doux climat de bienveillante sérénité, cette évidence paisible, cette valeur sûre. Rien de plus solide que leur amitié ne pouvait exister. Leur confiance réciproque et leur complicité comme un cadeau de la vie que l'on accepte avec gratitude sans chercher ni à le comprendre ni à l'expliquer. Comme une âme séparée en deux à la naissance, qui très vite se serait retrouvée, pour ne plus jamais rester longtemps séparée loin d'elle-même. Plus qu'une âme sœur jumelle...une âme sœur siamoise ! Maëllys ressentait les émotions de Salem, et en ce moment même elle sentait son trouble...presque de l'effroi...
***
Captif d'un sommeil artificiel, le corps d'Octave Porter subissait les assauts incessants de vagues d'énergie pure le submerger sans fin. Ces flots le paralysaient de toute part. Les extrémités tendues à l'extrême et la mâchoire crispée, il essayait encore et encore de se libérer de cette prison invisible...sans succès. Du néant brumeux où il était retenu, il parvenait toutefois à ouvrir les yeux sur un monde opaque dénué de couleurs. Tout vibrait étrangement aux alentours, et il lui semblait que l'atmosphère devenait de plus en plus compacte, comme s'il s'engluait de plus en plus dans une matière dans laquelle il ne pourrait jamais s'extirper. Il essaya d''activer sa magie, mais elle aussi paraissait comme enlisée. Quelque chose retenait ses mouvements, mais également une partie de sa volonté. Il ne pouvait crier sa colère et son désespoir...il se souvenait...Lucius...Lucius...comme un cri au fond de son âme...Lucius son enfant chéri vivant, plein de ténèbres...Rose...et sa douce et légère lumière...virevoltant tel un magnifique et fragile papillon lumineux et chatoyant... Une voix retentit soudain, douce, irréelle, impossible : -Octave...Octave mon aimé... Les lèvres du quinquagénaire s'entrouvrirent, et de cet autre monde son esprit murmura dans un espoir fou : '' Rose...''
***
Alors que la jeune fille, désormais à deux pas de la demeure de son ami, se réjouissait de le retrouver afin de partager ses fraîches révélations, elle fut interceptée par Aurel un garçon du même centre de combat fascien quelle. Secrètement, il jalousait sa relation avec Salem. Il nourrissait une profonde rancœur envers le jeune homme et désirait s'approprier Maëllys. Il la convoitait elle, mais il convoitait aussi ses pouvoirs. -Ohé jolie Lys, tu me sembles à l'opposé de la bonne direction du bloc d'entraînement. Je t'accompagne ? -Désolée Aurel, ce soir j'ai d'autres priorités ! -Tu ne devrais pas te laisser accrocher par ce fascinan d'opérette qu'est Salem...il va finir comme son frère c'est inévitable ! Et t'entraîner dans sa disgrâce... -Tais-toi ! Et d'abord que sais-tu du sort de Lucius Porter ? Nul ne l'a revu depuis bien des années... -Mets-toi d'accord avec toi même jolie Lys !...Je dois me taire ou te répondre ? La jeune fille plissa les yeux en fronçant les sourcils. Jambes bien campées au sol à distance raisonnable l'une de l'autre, les poings serrés, prête à bondir, son regard habituellement rieur lançait à présent des éclairs.
-C'est bon détends-toi miss...je m'en vais, va le retrouver ton improbable compagnon d'infortune. Mais le jour où ça tournera mal pour toi, tu ne pourras pas dire que personne ne t'avait prévenue ! -C'est ça...j'te f'rai signe à ce moment là ! ajouta-t-elle d'un ton ironique, pressée de se débarrasser de cet importun. Elle se sentait d'autant plus bousculée dans ses émotions qu'elle captait celles de son ami, son frère de cœur, et que le trouble paraissait grand. Si près du but, elle s'élança en courant alors qu'Aurel disparaissait au loin. Elle arriva à l'entrée de la grande propriété du père de Salem, tapa le code d'accès qu'elle connaissait par cœur. Elle se remit à courir jusqu'à ce que deux paires de feuilles tombent des arbres longeant l'allée menant à l'entrée de la résidence, comme quatre pierres qui se métamorphosèrent immédiatement en quatre grands chiens sautant de joie autour d'elle, bloquant sa progression. -Bonjour les Mézaïrsts, toujours aux aguets à ce que je vois, c'est bien, rajouta-t-elle en caressant le bout de leurs longs museaux effilés, mais je suis pressée aujourd'hui, on jouera une autre fois ! A peine les eut-elle congédiés pour reprendre sa course, qu'ils mutèrent en quatre petites tornades, et au fur et à mesure qu'ils décollaient, ils devinrent des sortes de corneilles qui rejoignirent les branches touffues dans lesquelles ils se fondirent pour y disparaître complètement. La propriété des Porter abritait des dizaines et des dizaines de Mézaïrsts, et ils prenaient leur rôle de gardiens très au sérieux, leur efficacité en la matière n'était plus à prouver. Rien de l'extérieur ne pouvait pénétrer le domaine sans leur approbation...mais que dire quant-à celui provenant de l'intérieur...
***
Salem, l'âme soudainement assombrie par toutes les visions de ces souvenirs passablement déconcertants emprunts d'une profonde désolation, ne remarqua pas immédiatement cette présence qui planait non loin de lui. Son regard demeurait bloqué par l'illustration de cette macabre créature aux yeux semblant avoir léché les sols de l'enfer en fusion. Jusqu'où Lucius avait-il foré cette terre de mystères obscurs, ces pages maudites, pour en extirper cette forme de mal ? Et surtout, pourrait-il encore en revenir ? Le voudrait-il seulement ? C'est alors que la sensation d'être observé se fit pressante en lui, et sa vision périphérique lui indiqua la direction de la présence importune. Il poussa un grand cri en élevant un bras vers la fenêtre tout en exécutant de rapides cercles avec son index. La fenêtre s'ouvrit brusquement. Il n'eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait qu'une forme humaine lui dégringola dessus dans un cri strident, et alla rouler dans les chaussettes de son frère. Elle finit sa course contre la table de chevet sur laquelle dormaient tous les livres de l'aîné depuis environs sept ans. Sous le choc, la curieuse littérature s'éveilla en lui sautant dessus tout en éparpillant des années de centimètres de poussière sur sa tête, amusée de se répandre sur cet intrus. Alors que Salem brandissait un livre comme seule arme de défense face à cette apparition...l'apparition, elle, lui envoya à distance l'attaque de trois ''atchoum'' ininterrompus ! -C'est comme ça que tu accueilles les copines...ben bravo ! râla Maëllys. -Mais c'est toi !! Mais ça va pas de me fiches une trouille pareil ! Mais comment...tu as lévité ! Oooooohh ! -Ben quoi, t'étais pas dans ta chambre, alors j'ai fait le tour pour te trouver. La chambre de ton frère étant bloquée de l'intérieur par un sort, je suis passée par l'extérieur pour jeter un œil ! Mais je vois que tu as forcé le blocage magique...bravo l'artiste ! fit-elle en s'époussetant les habits couverts de cette pellicule grisâtre insolente nommée poussière. -Quelqu'un t'a vue ? J'ai des choses à te raconter...déclara-t-il en lui désignant le livre contenant l'illustration du démon dont s'était servi son frère peu avant sa disparition et son changement d'aura. -Oui, les Mézaïrsts, s'esclaffa-t-elle, j'ai aussi croisé cet enquiquineur d'Aurel, rajouta-t-elle en faisant la moue, mais il ne m'a pas vue léviter...de tout façon il sait que je peux le faire. Je l'ai déjà vu essayer de m'imiter pour en faire de même, mais je doute qu'il y arrive un jour, ça ne fait pas parti de ses attributs. Mis à part ça, j'ai moi aussi des révélations, que je pense être de la plus haute importance, à te faire ! Mais vas-y, toi d'abord, je t'en prie...après je te dirai qu'il y a une taupe au sein du Conseil de l'Ordre, souffla-t-elle rapidement en tirant la langue malicieusement ! Alors qu'ils eurent à peine eut le temps d'échanger leurs informations mutuelles, Maëllys sur la disparition d'ingrédients et objets de rituels des Moires dans la réserve, et Salem en ce qui concerne le retour de l'Ordre Fascinans aux pratiques de magie noire, un cliquetis se fit entendre, suivi d'un éclair bleu... Salem eut à peine le temps de projeter son amie par la fenêtre toujours ouverte en la poussant de toutes les forces de son attachement et de son amour fraternel à son égard, sachant qu'avec ses réflexes de praticienne du combat fascien doublé de ses excellentes capacités pour la lévitation, elle saurait s'en sortir indemne.
Maëllys sentit l'impact plus violent qu'une simple pousse humaine, il y avait de la magie dans cet acte. Elle fut propulsée par la fenêtre en même temps que cet éclair qui essayait de l'atteindre pour la saisir...puis elle se rendit compte que sa couleur bleutée virait rapidement au violet pour devenir rouge sombre. Il semblait doté d'une volonté propre, avec pour mission de se saisir d'elle et de la ramener captive à l'intérieur. Mais le cliquetis fini, l'éclair avait lui aussi disparu, et seul demeurait cette espèce de créature ensanglantée qui se tortillait à l'intérieur de la chambre, furieuse de ne pas l'avoir attrapée, et d'être elle-même de nouveau prisonnière de ce lieu...
Le charme utilisé par le paternel Porter qui verrouillait auparavant la porte de la chambre du disparu, venait de se réenclencher...et Salem se retrouvait prisonnier à l'intérieur de ce lieu étrangement plus sombre que quelques secondes auparavant. Le jeune adolescent s'approcha de la fenêtre et observa le ciel tournoyer à en donner la nausée. Salem ne voyait pas son amie, et il avait beau s'égosiller à crier son nom à plein poumons pour savoir si elle allait bien...rien ! Elle avait disparu, il ne restait plus qu'à espérer qu'elle aille au mieux et se soit sortie de ce maléfice. Alors qu'il observait autour de lui, espérant trouver le moyen de sortir de la chambre à nouveau scellée...il aperçut une flaque de sang au sol paraître puis s'agrandir. Le sang se mouvait comme un animal rampant, puis il se tortilla en s'élevant doucement, cherchant manifestement à prendre une forme plus familière. Sur cette masse toujours informe se dessinait lentement un regard rouge braise et un sourire carnassier... Puis Salem entendit raisonner en son esprit ces paroles qui le glacèrent d'effroi : -A présent tu es à moi !
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L'aurore commençait à envoyer des rayons pastels sur la cité d'Arvania lorsque le directeur Octave Porter pénétra la salle de réunion du Conseil de l'Ordre sous le regard de quelques gardiens. Suivi de près par le chef de la garde et une demi douzaine de régulateurs, il accueillit le gouverneur Niklas de Kagara qui venait d'arriver avec quelques principaux Conseillers de l'Ordre...il ne manquait que les trois grands Moires et la réunion du Conseil allait pouvoir débuter. Tous s'installèrent arborant leurs différents titres et s'offrant les politesses d'usage lorsque la présence des Moires appesantit l'atmosphère. Il en résultait toujours cet effet sur les autres personnes présentes lorsqu'ils communiquaient entre eux par la psyché. Ces trois illustres personnes donnaient au lieu la contenance d'une assemblée de plusieurs centaines d'âmes. Ils n'eurent pas le temps d'exprimer que quelque chose ne vibrait pas juste, lorsque Octave Porter se leva et cria d'une voix forte ''MAINTENANT ! '' alors qu'une substance verdâtre brillait encore à la commissure de ses lèvres... Un vent glacial s'infiltra instantanément entre chaque convives. C'est alors que trois immenses brumes noires opaques s'agglutinèrent aux Moires comme leur ombre...des extrémités de tentacules brumeuses imitant des bras poussèrent des faux tranchantes, élevées en une fraction de seconde au dessus des nuques de chaque Moires, élancées pour s'y abattre. Sans nul doute avec le farouche dessin de leur trancher la tête...